De son titre jusqu’aux derniers plans accom­pa­g­nés d’un texte lu par Grand Corps Malade, tous deux tirés du recueil L’Amour fou, l’om­bre d’An­dré Bre­ton plane sur le sec­ond long-métrage d’Ounie Lecomte. L’écrivain y adresse une let­tre à sa fille Aube pour le jour de ses seize ans où il imag­ine que sur­giront des ques­tion­nements sur son iden­tité, sur son exis­tence. C’est ce même fil que tire Ounie Lecomte depuis son pre­mier long métrage, Une vie toute neuve (2010) tourné en Corée du Sud, réc­it auto­bi­ographique rela­tant l’adop­tion d’une Coréenne âgée de neuf ans aban­don­née par son père et recueil­lie par une famille française, à tra­vers la ques­tion plus spé­ci­fique de l’adop­tion. De retour en France, elle racon­te une his­toire qui touche plusieurs généra­tions, embras­sant ain­si les notions de fil­i­a­tion, d’a­ban­don et de mater­nité. Elisa (Céline Sal­lette), kinésithérapeute, s’in­stalle avec son fils à Dunkerque le temps de retrou­ver sa mère biologique (Anne Benoît). Cette dernière refuse dans un pre­mier temps de dévoil­er son iden­tité mais une série de coïn­ci­dences réu­niront mère et fille.

Dispersion

Le film suit à tour de rôle les trois per­son­nages prin­ci­paux de ce film (Annette, Elisa et son fils, Noé), entremêlant pro­gres­sive­ment leurs his­toires et l’évo­lu­tion de leurs sen­ti­ments. Au cœur de ce trio, ce sont les tour­ments d’Elisa qui sont en jeu. Femme et mère, elle est la force motrice de cette révéla­tion et la caméra n’a de cesse de la suiv­re, de la regarder pudique­ment se débat­tre entre un passé volé et un présent qui lui échappe. C’est mal­heureuse­ment dans la con­struc­tion du scé­nario que le film pêche. À vouloir men­er de front trop d’his­toires, Ounie Lecomte perd en puis­sance. Entre la rela­tion avec son fils en pleine révolte face à la sit­u­a­tion famil­iale qu’il subit, la dis­crim­i­na­tion et l’a­mal­game aux­quels il doit faire face à l’é­cole (sa peau mate et ses cheveux bouclés lui attirent des remar­ques), la sépa­ra­tion en cours d’Elisa avec son com­pagnon à peine esquis­sée, la rela­tion d’An­nette avec sa mère et son frère réduite à une car­i­ca­ture, le film nous laisse avec un sen­ti­ment de dis­per­sion. Sans compter la série de coïn­ci­dences qui amè­nent les per­son­nages à se ren­con­tr­er qui, sans être fon­cière­ment dérangeantes, alour­dis­sent un scé­nario déjà ban­cal. La musique d’I­brahim Maalouf, aus­si belle soit-elle, prend elle aus­si trop de place dans ce réc­it qui touche dans ses moments de silence et de douceur.

Elisa douceur, Elisa colère

Le film n’est jamais aus­si beau que lorsque la réal­isatrice cherche à capter un sen­ti­ment, un état d’âme, notam­ment à tra­vers une série de séquences floues, entre sou­venir et sen­sa­tion. Le rejet absolu de pathos fait la force du film et c’est une rare douceur qui l’ir­rigue : douceur des couleurs (une série de bleus portés par Céline Sal­lette réson­nent avec son regard), douceur des mou­ve­ments de caméra, douceur du touch­er, douceur du déploiement de cette révéla­tion, con­te­nance des sen­ti­ments. La vio­lence qui éclate par moments dans le film reste sourde, pas­sagère, immé­di­ate­ment apaisée par un regard, une caresse. Dans une série de séquences dans le cab­i­net d’Elisa qui masse le corps d’An­nette qu’elle n’a pas encore iden­ti­fiée comme sa mère, la tex­ture de la peau, le bruit du touch­er, le con­tact et la mémoire des corps rem­plis­sent le cadre. C’est lorsque la caméra part à la recherche de l’in­téri­or­ité des per­son­nages dans ces cadres frontaux de vis­ages qui révè­lent la sub­til­ité des deux comé­di­ennes que le film émeut. Et ce sont finale­ment ces images qui nous restent.