Bien avant la révo­lu­tion égyp­ti­enne, Anna Rous­sil­lon pro­je­tait de faire un film sur la vie quo­ti­di­enne de Far­raj et de sa famille dans le vil­lage de La Jezi­ra, au sud de Loux­or. Après que la place Tahrir soit dev­enue l’épicentre des boule­verse­ments poli­tiques du pays, elle décide de retourn­er auprès d’eux. Loin du Caire, la réal­isatrice se détourne alors des images spec­tac­u­laires que nous con­nais­sons pour se con­cen­tr­er sur ceux qui les regar­dent et vivent la révo­lu­tion loin des événe­ments. Son choix débouche sur un film d’immersion poignant, dont la grande réus­site tient au rap­port intime qu’elle tisse avec une révo­lu­tion bien plus pro­fonde que le ren­verse­ment d’un régime poli­tique.

Cheminement

Dans Je suis le peu­ple les man­i­fes­ta­tions du Caire n’apparaissent qua­si­ment que via des écrans de télévi­sion. Il y a tout d’abord le poste devant lequel se tient la réal­isatrice ren­trée en France, qui n’en revient pas d’avoir quit­té l’Égypte à la veille de la révo­lu­tion. Puis il y a la télévi­sion de Far­raj, le pre­mier lien entre la famille et la place Tahrir, qu’Anna Rous­sil­lon filmera régulière­ment. On y scrute les images désor­mais célèbres de la place envahie par la foule, poings et dra­peaux lev­és, ou encore le vis­age défait de Moubarak der­rière les bar­reaux, spec­ta­cle lit­térale­ment incroy­able pour les habi­tants de La Jezi­ra. S’il est admis que les révo­lu­tions se nour­ris­sent d’instants partagés dans l’exaltation, com­ment se traduisent-elles dans un envi­ron­nement dont le quo­ti­di­en reste en apparence inchangé ? Voilà la ques­tion pas­sion­nante qui nour­rit le film Anna Rous­sil­lon, et ce qu’elle parvient à révéler, en plus d’être très beau, est essen­tiel.

Véri­ta­ble cen­tre de grav­ité du film, Far­raj, père de famille et paysan, est au cœur de l’attention de la doc­u­men­tariste. Observé à son échelle, la révo­lu­tion s’apparente davan­tage à un proces­sus qu’à un événe­ment. Inscrite sur un temps long et resti­tuée comme une expéri­ence per­son­nelle, elle est filmée comme un chem­ine­ment semé de peur, d’hésitations, de retours en arrière, de fierté blessée et de redé­cou­verte d’un nou­veau lan­gage. Assumant sa présence der­rière la caméra, Anna Rous­sil­lon sonde les émo­tions de Far­raj et de ses proches, sans oubli­er de révéler les siennes. C’est la rela­tion d’amitié qui se noue de part et d’autre de la caméra qui nous donne alors un point d’ancrage à ce proces­sus de change­ment en marche. Les con­tra­dic­tions de com­porte­ment de Far­raj ne sont pas filmées pour elles-mêmes, mais comme les dif­férentes étapes d’un chem­ine­ment lent, que la réal­isatrice prend le temps de suiv­re sur deux ans et demi.

De part et d’autre de la caméra

La présence de la caméra reste ain­si con­stam­ment per­cep­ti­ble, nour­ris­sant le pro­pos du film bien plus qu’elle ne le gêne. Car ce qui est dit est filmé, cha­cun en a bien con­science: il faut désor­mais choisir, argu­menter, con­va­in­cre, s’afficher, sur un ter­rain qui était bien plus dif­fi­cile à arpen­ter quelques mois plus tôt (soit du fait de la cen­sure, soit comme con­séquence de l’inéluctable accep­ta­tion). La recon­quête de ces émo­tions, celles du plaisir de s’exprimer, appa­rais­sent comme la base même de la révo­lu­tion. On revient à un rap­port intime du poli­tique, qui avait déjà été abor­dé l’année dernière dans Ter­ri­toire de la lib­erté d’Alexander Kuznetsov, comme s’il fal­lait finale­ment repren­dre à zéro, se sou­venir de la sen­sa­tion même de la démoc­ra­tie, la réap­pren­dre, et par la suite l’entretenir, con­stam­ment. La réal­isatrice parvient à capter cette prise de con­science pré­cieuse d’un citoyen de son pro­pre pou­voir, et de son appar­te­nance à un groupe plus large, déten­teur de la plus grande force poli­tique qui soit : le pas­sage du Je au Nous, non plus à dimen­sion famil­iale ou pro­fes­sion­nelle, mais dans une veine poli­tique. Les femmes en revanche, aux­quelles la réal­isatrice porte une atten­tion par­ti­c­ulière, sem­blent quant à elles plus détachées, arguant que rien ne chang­era réelle­ment quel que soit le résul­tat, s’en prenant même à Anna Rous­sil­lon et à son mode de vie occi­den­tal — avec humour certes, mais fer­meté. Ces éton­nantes séquences en demi-teinte appor­tent au film une richesse sup­plé­men­taire, révélant encore un peu plus le dif­fi­cile exer­ci­ce d’é­coute et de com­préhen­sion mutuelles.

De part et d’autre du film

En se lais­sant aller elle-même à ce tour­bil­lon révo­lu­tion­naire, Anna Rous­sil­lon parvient ain­si à saisir un souf­fle bien plus élo­quent que les bour­rasques médi­a­tiques aux­quelles nous sommes habitués. Je suis le peu­ple est un film qui ouvre le champ des pos­si­bles du fait même qu’il se détourne d’un traite­ment événe­men­tiel de son sujet, pour capter le temps qui passe et qui fait son œuvre dans les esprits. Les dis­sen­sions cul­turelles et poli­tiques qu’il dévoile devi­en­nent ain­si le moteur même du proces­sus en marche, et les dis­putes entre les per­son­nages des étapes par­mi les plus rich­es de ce renou­veau. Dans la chaleur d’une soirée calme, ou à la suite d’une nais­sance, la révo­lu­tion s’inscrit dans un quo­ti­di­en : il s’agit d’un moment avec son fils, d’une con­ver­sa­tion entre voisins tein­tée de mau­vaise foi, ou d’une colère con­tenue envers soi-même. Les choses ne sont pas telle­ment améliorées en apparence, en témoignent les pénuries. Et pour­tant la démoc­ra­tie se dévoile dans un rap­port au monde renou­velé. Elle se révèle peu à peu non pas comme une vic­toire matérielle ni une adhé­sion sans réserve à un mou­ve­ment d’opinion, ces men­songes sans cesse réitérés, mais plutôt comme une remise en cause per­ma­nente, une lutte qui jamais ne finit. Et le chem­ine­ment passe par cette prise de con­science qu’une fois le dic­ta­teur déchu, la démoc­ra­tie se retrou­ve avant tout men­acée par ceux qui s’en récla­ment dès lors qu’ils pré­ten­dent au pou­voir. En témoigne l’intervention dans les dernières min­utes du film d’Al-Sissi, récla­mant l’union sacrée autour de l’armée face à la men­ace du ter­ror­isme. Mais point de pes­simisme ici, et la panne de courant qui vient inter­rompre son dis­cours est un heureux hasard, offrant l’oc­ca­sion de se rap­pel­er comme Far­raj que désor­mais, il y aura tou­jours la place Tahrir.