Dans Hors les murs, son pre­mier long-métrage sor­ti il y a trois ans, David Lam­bert met­tait en scène un cou­ple gay à l’épreuve de la pas­sion amoureuse. S’il avait fal­lu en pass­er par l’ac­cep­ta­tion de son homo­sex­u­al­ité par l’un des deux per­son­nages inter­prété avec fougue par Guil­laume Gouix, le film se nour­ris­sait néan­moins de l’év­i­dence de l’at­trac­tion, quitte à ren­dre l’écri­t­ure un brin décousue, pourvu qu’elle con­tre­dise les sché­mas sen­ti­men­taux imposés. Dans Je suis à toi, le point de départ est presque opposé : c’est la néces­sité très stan­dard­is­ée de croire qu’il peut compter pour quelqu’un qui pousse Hen­ry, boulanger quin­quagé­naire d’une petite ville grise de Bel­gique, à faire venir chez lui Lucas, un pros­ti­tué argentin trou­vé sur Inter­net. Prof­i­tant du fait que le jeune homme n’a pas la moin­dre ressource finan­cière pour se ren­dre indis­pens­able auprès de lui, Hen­ry espère ain­si acheter son amour au mépris de ses besoins. Son arrivée, d’ailleurs, n’est pas loin de flirter avec l’ab­surde : livré comme un vul­gaire col­is et ne par­lant pas français, Lucas prend pos­ses­sion des lieux selon le périmètre autorisé, ce qui sig­ni­fie devoir dormir avec Hen­ry quand il était pour­tant con­venu que cha­cun aurait sa cham­bre. Entre eux deux se met alors en place un drôle de rap­port de force entre le fan­tasme de la pos­ses­sion nour­ri par un goût du voyeurisme (pour Hen­ry) et le désir encore incon­scient d’une réap­pro­pri­a­tion du corps après de nom­breuses dérives exhi­bi­tion­nistes (pour Lucas).

Social musical

On le com­prend très rapi­de­ment dans Je suis à toi : l’en­jeu pour Hen­ry comme pour Lucas est surtout de vain­cre une soli­tude pesante et de trou­ver un com­pro­mis qui per­me­tte cette cohab­i­ta­tion de pur intérêt. Le scé­nario n’évite pas cer­tains pas­sages oblig­és qui rap­pel­lent com­bi­en le ciné­ma belge est depuis deux décen­nies le plus bel ambas­sadeur d’un nat­u­ral­isme social par­fois empesé : on pense par exem­ple à cette scène à haute valeur sym­bol­ique où Hen­ry impose à Lucas la couleur du blou­son qu’il peut acheter ou encore aux coups d’é­clats liés aux vols sup­posés du jeune appren­ti dans la caisse de la boulan­gerie. On sent pour­tant que David Lam­bert a la volon­té de pren­dre ses dis­tances avec les fig­ures tutélaires écras­antes du ciné­ma wal­lon, notam­ment lorsqu’il fait de Hen­ry un per­son­nage fan­tai­siste, chanteur et charmeur tout en ron­deurs, capa­ble de pétrir la pâte en se prenant pour une vedette de music-hall. On aurait appré­cié que le réal­isa­teur explore davan­tage cette piste et qu’il ne revi­enne pas aus­si rapi­de­ment à la rai­son du nat­u­ral­isme en faisant par exem­ple de Hen­ry l’ob­jet de moqueries de la part de son appren­ti. La soli­tude des per­son­nages est suff­isam­ment prég­nante – sans non plus tomber dans un api­toiement psy­chologique – pour qu’on puisse faire l’é­conomie de quelques répliques nous répé­tant à quel point Hen­ry et Lucas sont séparés par un mur infran­chiss­able.

Désir et désordre

Celle qui va finale­ment bous­culer cette organ­i­sa­tion un peu sor­dide, c’est Audrey, la cais­sière de la boulan­gerie dont Lucas tombe amoureux au pre­mier échange de regard. Que la belle (inter­prétée avec une douceur charis­ma­tique par Monia Chokri, révélée par Xavier Dolan dans Les Amours imag­i­naires) se refuse dans un pre­mier temps à Lucas n’est finale­ment pas ce qui intéresse le plus le réal­isa­teur et c’est prob­a­ble­ment là que Je suis à toi trou­ve sa plus belle unité. Lim­i­tant alors Hen­ry au rôle périphérique du mari jaloux bour­ré de con­tra­dic­tions (il s’in­quiète de pass­er pour le cocu du vil­lage quand le fait d’avoir eu recours à un pros­ti­tué pour combler un vide affec­tif ne sem­ble pas du tout l’in­quiéter), le réc­it peut alors pleine­ment se con­sacr­er au per­son­nage finale­ment émou­vant de Lucas. Mon­tré dans les pre­mières scènes sous son jour le plus ingrat – son corps maigri­chon, son vis­age sans douceur, ses mau­vais­es manières –, le jeune homme change sub­tile­ment au fur et à mesure que se fait en lui l’é­cho de ses sen­ti­ments pour sa col­lègue. Cela se traduit par une couleur pro­gres­sive­ment moins terne et la belle capac­ité de Lucas à restituer une lumière dont il sem­blait privé jusqu’i­ci. Et même si de nou­veaux obsta­cles vien­nent con­trari­er les espoirs nour­ris par le jeune pros­ti­tué et lui rap­pel­er qu’il n’a pas tou­jours eu l’as­cen­dant sur son exis­tence, Je suis à toi témoigne de cette prise de con­science in extrem­is qui place le vrai désir de l’autre comme la meilleure arme pour com­bat­tre la fatal­ité.