Le nou­veau doc­u­men­taire de Chris­t­ian Merl­hiot s’in­téresse à l’idée d’héritage et de trans­mis­sion, et se laisse con­t­a­min­er par elle. Au sein d’une com­mu­nauté inu­it de l’Arc­tique cana­di­en, l’in­ter­mé­di­aire Nas­ri Sayegh recueille des témoignages sur la trans­mis­sion des noms d’une généra­tion à l’autre, et ses con­séquences sin­gulières sur les rela­tions au sein des familles. Une cou­tume veut que les noms des ancêtres défunts sont don­nés aux descen­dants, ce qui aurait pour effet d’habiter ces derniers avec les âmes des pre­miers — ain­si, il n’est pas exclu qu’un par­ent donne à son fils le nom de sa pro­pre mère, et soit ain­si amené à appel­er ce fils “mère”. Ain­si, à des déf­i­ni­tions que l’on pour­rait croire acquis­es (liens du sang, rap­port aux défunts, sexe déter­miné à la nais­sance[1]) se super­posent d’autres déf­i­ni­tions, plus mys­tiques, n’as­sur­ant pas l’hérédité mais la trans­mis­sion de la tra­di­tion, notam­ment orale.

Un film porté par ce qu’il recueille

Sans relâche, Merl­hiot et Sayegh vont à la ren­con­tre des per­son­nes, divers­es par leurs expéri­ences et leurs rap­ports à la tra­di­tion et à la moder­nité, les lais­sent con­fi­er à la caméra leurs témoignages sur cette cou­tume. Surtout, il fait le choix de laiss­er libre cours à leur parole in exten­so. Dès lors, celle-ci prend le pou­voir du film : les témoignages devi­en­nent des réc­its de longue haleine, que Sayegh écoute patiem­ment au sein du cadre, tan­dis que le mon­tage relâche son rythme pour ne pas inter­fér­er avec l’at­ten­tion qu’on porte à ces mots. Doc­u­men­taire tour­nant autour de la tra­di­tion orale, le film se trou­ve habité par cette même tra­di­tion, s’en fait le vecteur au même titre qu’un de ses inter­venants, chaque témoignage inin­ter­rompu — ou mon­tré ain­si — con­sti­tu­ant un véri­ta­ble chapitre.

Il y a un autre indice que Merl­hiot nour­rit cette ambi­tion de trans­met­tre ce qu’on lui trans­met. En com­plé­ment de pro­gramme de ce long métrage, un court, Ningiuq, est con­sti­tué d’un entre­tien qui n’a pas pu être inté­gré au long, et qui a été retra­vail­lé en film d’an­i­ma­tion, comme pour tâch­er de tir­er par l’esthé­tique ce témoignage isolé vers le con­te.

Notes

Notes
↑1 À ce pro­pos, on peut dire que la sor­tie du film tombe plutôt à pic en ce mois de févri­er 2014, à l’heure où cer­tains groupes poli­tiques et religieux jouent l’hys­térie sur la fameuse “théorie du genre”…