Le film d’Agnès Trou­blé est curieux (car fon­cière­ment iné­gal), et il con­vient de l’être avec lui. Cela n’a rien d’évident : on aurait trop vite fait, en bons cuistres, de rabat­tre du haut de nos pré­ten­tions de spec­ta­teurs (et savoirs de cinéphiles) le film sur lui-même, le boucler pour mieux le boud­er, alors même qu’il faudrait lui laiss­er le temps de se dépli­er tout entier pour mieux apercevoir ses acci­dents, cer­tains pans tout à fait ahuris­sants et beau­coup d’autres pré­cieux. Le film est assez rock­’n roll, et dans l’énergie et dans l’esprit : tout comme cette musique peut être démon­stra­tive, sim­plette, et en même temps belle et puis­sam­ment déroutante par la manière dont elle ménage la sur­prise, et fait pass­er toute l’émotion du côté du per­for­matif.

On aurait pu atten­dre d’Agnès Trou­blé, mieux con­nue sous son nom de créa­trice de vête­ments Agnès b. (égale­ment ama­trice et sup­por­t­rice de bons films avec Love Streams, sa com­pag­nie de pro­duc­tion), quelque chose comme un « film esthé­tique », ver­sant ciné­ma pur (à l’instar de Tom Ford, par exem­ple), ou côté « amour du ciné­ma », un « film filmé », bardé des bonnes références. Je m’appelle hmmm… est, au con­traire, un drôle d’objet ciné­matographique impur, pas sage pour un sou, absent de tout sur­moi cinéphilique. C’est un film dont on a peu envie de racon­ter l’histoire[1] parce que ses plus beaux moments sont ceux qui pré­cisé­ment échap­pent à toute nar­ra­tion (le film sem­ble d’ailleurs, par sa con­struc­tion même, met­tre en abyme le désir d’échapper à une his­toire, en artic­u­lant le scé­nario déjà joué d’avance – ici, la répéti­tion de l’inceste – con­tré par l’échappée du road movie). Et il fau­dra bien se résoudre à ce qu’un film ait plusieurs tons, qu’il ne se tienne pas bien, que mal élevé, et du coup ter­ri­ble­ment vivant, il ne tienne pas ses formes et (heureuse­ment !) ses promess­es : cela a quelque chose de réjouis­sant.

Sens et innocence

Le film n’a pas peur, et ce n’est pas le trahir de dire est qu’il est à la fois impos­si­ble et inno­cent. Impos­si­ble parce qu’innocent, aus­si, car cette dernière qual­ité est biface. L’innocence du film, c’est de croire fon­da­men­tale­ment que dans tout plan est cap­turé une infinité de signes, de mou­ve­ments, qui sont la vie même et dont il est impos­si­ble de faire la somme ou la syn­thèse.

Là où le film est impos­si­ble, c’est dans son rap­port au texte, ou plutôt au sens. Mal­gré le tal­ent des acteurs con­vo­qués pour jouer le drame famil­ial (Sylvie Tes­tud et Jacques Bon­naf­fé), les séquences de début et de fin sont pesantes, par­fois extrême­ment gênantes (et à tous les sens du terme). Lorsqu’il s’agit de faire pass­er du sens, le film prend une tour­nure volon­tariste pro­pre­ment sidérante, comme si la réal­isatrice avait si peu con­fi­ance dans l’image que pour exprimer un mes­sage, elle devait con­stam­ment le sur­sig­ni­fi­er. C’est peut-être parce qu’elle con­sid­ère avant tout l’image comme fon­cière­ment labile (et donc, inapte à exprimer une seule chose) qu’elle n’hésite pas à inscrire par­fois directe­ment sur l’image une phrase lourde de sens[2], comme une sen­tence. La ten­ta­tion de graver dans le mar­bre, d’appuyer à ce point sur les élé­ments psy­chologiques et nar­rat­ifs (ain­si sur­gis­sent des images de pier­res tail­lées lorsque le père – ancien tailleur de pierre au chô­mage – se laisse aller à l’in­tro­spec­tion) est décon­cer­tante et presque agres­sive, à la fois pour le spec­ta­teur et pour le film lui-même. Cette manière d’ignorer à ce point le sous-enten­du, de ver­balis­er le sens jusqu’à la gêne sem­ble nier avec vio­lence les pos­si­bil­ités d’interprétation et de hors-champ[3], autant que les moments légers empêchent rad­i­cale­ment au sens de pren­dre, l’évacuent totale­ment.

Car dès que le film sort de ce volon­tarisme du sens, (c’est-à-dire, dès que la fil­lette s’échappe effec­tive­ment de son his­toire famil­iale) immé­di­ate­ment, il devient léger et mer­veilleux. Chaque plan (en extérieur) est comme une bouf­fée d’air, la prise d’un moment entier. La réal­isatrice filme par­fois à main lev­ée, avec une petite caméra aux couleurs éclatées et gran­uleuses, ajoutant au cours du film des sortes de pris­es per­son­nelles, aux qual­ités poé­tiques très réelles. Toute la beauté (et elle est par­fois grande) du film réside dans la manière atten­tive et ter­ri­ble­ment juste avec laque­lle sont sai­sis les deux acteurs prin­ci­paux (Lou-Lélia Demer­li­ac et Dou­glas Gor­don), leurs mou­ve­ments, leurs expres­sions partagées, tout ce qui se com­mu­nique lorsque les mots font défaut ou sont inadéquats. Lorsque le camion­neur demande son nom à la fil­lette, et qu’elle lui répond « je m’appelle hmmm… », cette réplique devient pré­cisé­ment quelque chose qui ne s’écrit pas, ne se rend pas à l’écriture, le dou­ble refus d’être assigné à un nom et donc à un cadre nar­ratif. C’est pour­tant aus­si le titre du film, au risque du ridicule ou de l’absurde : une butée, une sorte de résis­tance du réel, qui ne vaut qu’exprimé. Et il y a dans le road movie nom­bre de ces moments ou paroles irra­con­ta­bles, et pour­tant épatants de sim­plic­ité : une serveuse qui ren­verse très légère­ment un café, puis le refait, une scène extra­or­di­naire dans un hyper­marché (intro­duite par un plan de Tout va bien de Godard, bien peu néces­saire mais pas gênant) : on retrou­ve la fraîcheur oubliée des films de Vec­chiali, Davi­la ou Guiguet, alliant le plaisir du jeu et la redé­cou­verte de réal­ités quo­ti­di­ennes. Les per­son­nages croisés au long du road-movie sont autant d’individus sin­guliers, qui nous restent incon­nus. Il faudrait aus­si évo­quer le ren­du des lieux tra­ver­sés, des change­ments météorologiques… Agnès Trou­blé ne con­stru­it pas des ambiances (ce qui serait une forme de syn­thèse), mais fait des coupes de moments, des blocs inde­scriptibles où s’impriment furtive­ment toutes les impres­sions de voy­age (le film est celui d’une impres­sion­niste, c’est cer­tain), mues par cette soif très belle de mon­tr­er des lieux sou­vent ingrats, qu’on tra­verse sans les voir. Le film redonne goût au regard.

Le film s’apparente ain­si à une sorte de machine (un camion à filmer ?) avec le regard comme moteur, et le sens (la déf­i­ni­tion) qui men­ace sans cesse de le faire caler. C’est aus­si, para­doxale­ment et de manière plaisante, une véri­ta­ble petite machine de guerre qui décote irrémé­di­a­ble­ment le pro­fes­sion­nal­isme (et les acteurs de la pre­mière par­tie en pâtis­sent) en volon­tarisme absurde. Il est de plus en plus rare, hélas, que les cinéastes pren­nent de vrais risques, et celui d’assumer à bras le corps leur pro­pre désir de filmer en est un : plutôt que de met­tre en scène son pro­pre regard, comme le font tant de cinéastes nar­cis­sique avides de recon­nais­sance, la cinéaste suit directe­ment la ligne de crête de ses seules cer­ti­tudes, sans ménage­ment (et sans ren­dre de compte à per­son­ne), sans a pri­ori ciné­matographiques, sans autre gage qu’une intu­ition guidée par l’attention. Si le film est plus qu’inégal, ce qu’il perd en qual­ité lisse, il le gagne en force. Finale­ment, même les moments gênants nous inter­ro­gent et nous bous­cu­lent. Gag­n­er sans gager : c’est tout le principe du pari risqué de partager l’expérience d’autrui bon gré mal gré, de se cass­er la gueule et de s’émerveiller avec lui. On gagne à ne pas être ménagé. Reste à savoir s’il reste des spec­ta­teurs pour pren­dre ce risque sans ali­bi (notam­ment « cul­turel »). Ce qui est sûr, c’est que le film n’en donne pas.

Notes

Notes
↑1 Résumé rapi­de : une fil­lette de 11 ans, for­cée à l’inceste par son père, fugue lors d’un voy­age à la mer avec sa classe de nature. Elle se réfugie dans un camion et se lie peu à peu d’amitié avec le chauf­feur écos­sais, taiseux, tatoué et tac­i­turne. Après quelques jours de voy­age et de ren­con­tres, à la suite d’un banal con­trôle de police, ils sont décou­verts, l’homme arrêté pour détourne­ment de mineur. Il se sui­cide sans un mot tan­dis que la petite fille est ramenée à ses par­ents.
↑2 Par exem­ple, lors d’une scène de fin : « le mur du silence » est plaqué sur un mur d’où vien­nent de sor­tir hors-champ les per­son­nages du père repen­ti et de la fille silen­cieuse. Cer­taines util­i­sa­tions de la musique, cer­tains dia­logues (notam­ment plusieurs mono­logues dits à haute voix), voire des scènes toutes entières obéis­sent au même principe de sens autori­taire.
↑3 Du hors-champ, on l’aura com­pris, il n’y a point trace : Agnès Trou­blé est une cinéaste hap­tique de la prise, qui ne capte que ce qu’il l’intéresse et ignore le reste.