Sec­ond long métrage de Laeti­tia Car­ton, J’a­vancerai vers toi avec les yeux d’un sourd adopte une forme épis­to­laire à l’at­ten­tion de Vin­cent, ami de la réal­isatrice qui l’a ini­tiée à la langue des signes. C’est au moment de sa mort que cette dernière décide de ren­dre hom­mage à cet homme et à son rêve de recon­nais­sance de l’identité sourde. La réal­isatrice com­mence ain­si à filmer les Sourds avec un S majus­cule, leur iden­tité cul­turelle, his­torique et surtout leur langue. Ponc­tué par des inter­ven­tions de la réal­isatrice face caméra et en langue des signes, ce film adresse une série de « let­tres » à Vin­cent dans le but de lui don­ner des nou­velles de ce sur­prenant pays qu’est celui des Sourds.

Le langage du corps

Le doc­u­men­taire se fixe pour chal­lenge de nous mon­tr­er en seule­ment 1h45 toute la richesse de « ce monde incon­nu et fasci­nant et d’un peu­ple qui lutte pour défendre sa cul­ture et son iden­tité »[1]. Au bout du compte : dix ans de tour­nage et plus de deux cents heures de rush­es à tri­er et mon­ter pour nous expli­quer les raisons de la colère d’un peu­ple qui a « per­du le sen­ti­ment d’ex­is­ter »[2]. La réal­isatrice alterne ain­si témoignages, man­i­fes­ta­tions cul­turelles, grèves, march­es et « coups de gueules ». De cette manière, elle con­fronte le col­lec­tif à l’individuel afin de don­ner un corps à la colère. Un corps pré­cisé­ment, car ici le gros plan cède la place aux plans poitrine, taille et autres plans larges afin de favoris­er la lis­i­bil­ité d’une langue qui demande l’in­vestisse­ment du corps tout entier. Ce corps, c’est par exem­ple le corps sou­ple et gra­cieux de Lev­ant Baskardes sig­nant ses pro­pres poèmes. C’est aus­si le corps de ces enten­dants mal­adroits et gênés qui font leurs pre­miers pas dans la langue des signes, ain­si privés de leur langue naturelle.

La voix de la colère

Le principe nar­ratif sur lequel repose le doc­u­men­taire met en par­al­lèle les expli­ca­tions de la nar­ra­trice (Laeti­tia Car­ton) racon­tant la con­struc­tion de son film, des témoignages de per­son­nes sour­des, des images mon­trant une classe bilingue, une marche, une grève de la faim ou encore du théâtre. Cette accu­mu­la­tion de per­son­nes et d’événements provoque un mon­tage un peu brouil­lon dû à la volon­té de tout mon­tr­er. On passe ain­si d’un sujet ou d’une per­son­ne à l’autre un peu bru­tale­ment. On peut, par exem­ple, men­tion­ner les images de la grève de la faim à l’INJS en 2008 qui sem­blent com­pos­er un patch­work de moments, sans réelle expli­ca­tion sur le fond de cet événe­ment.

En mul­ti­pli­ant les inter­venants et les témoignages, la réal­isatrice donne égale­ment l’il­lu­sion d’une forte cohé­sion et d’une réponse unanime à la prob­lé­ma­tique de la déf­i­ni­tion de l’i­den­tité des Sourds. Mais peut-il réelle­ment exis­ter une seule réal­ité sourde ? Des témoignages de per­son­nes implan­tées auraient notam­ment pu nous fournir un com­plé­ment de réponse. Or, on peut regret­ter qu’au­cune ne soit présente dans le doc­u­men­taire mis à part le témoignage d’une famille enten­dante con­fron­tée à la sur­dité de son enfant. Le dia­logue entre cette famille et un pro­fesseur de langue des signes oppose encore une fois implant cochléaire et langue des signes, entre­tenant l’idée con­testée selon laque­lle une per­son­ne implan­tée quitte le monde des Sourds, voire même le trahit.

Mal­gré ses défauts, ce doc­u­men­taire a cepen­dant le mérite d’ex­is­ter et de faire exis­ter un sujet qui trou­ve jusqu’à présent peu d’échos dans le débat pub­lic. Pour celui qui décou­vre le monde de la sur­dité avec ce film, il est une bonne intro­duc­tion qui sus­cite une cer­taine curiosité et l’envie d’aller plus loin dans la décou­verte. Le film reste donc effi­cace dans son objec­tif puisqu’il nous amène à partager ce sen­ti­ment d’in­jus­tice qui ani­me la com­mu­nauté sourde.

Notes

Notes
↑1 Laeti­tia Car­ton citant une phrase de B. Stiegler lors d’un entre­tien télé­phonique.
↑2 Laeti­tia Car­ton, dossier de presse.