Depuis Mind Game, son film le plus célèbre, Masaa­ki Yuasa s’est à la fois dis­tin­gué à la télévi­sion et au ciné­ma, jusqu’à devenir l’un des auteurs les plus impor­tants (et sans doute le plus icon­o­claste) de l’an­i­ma­tion japon­aise con­tem­po­raine. Son style est recon­naiss­able entre mille, quand bien même il s’accorde, d’œuvre en œuvre, à celui des auteurs de man­gas qu’il adapte (exem­plaire­ment, le trait net et anguleux de Taiyo Mat­sumo­to dans la très belle série Ping Pong). Envi­ron­nements abstraits, morceaux d’an­i­ma­tion flash, images fix­es, traits de vis­age rudi­men­taires ou encore aplats de couleurs numériques : les sub­terfuges sont mul­ti­ples et témoignent d’une économie de moyens sci­em­ment réduite nour­ris­sant la forme de Yuasa. Nulle trace ici, ou presque, de décors réal­istes et léchés dess­inés par une horde d’as­sis­tants tra­vail­lant jour et nuit : l’animation de Yuasa parvient à com­bin­er para­doxale­ment pau­vreté et flam­boy­ance. Le cinéaste s’en donne à cœur joie dans Inu-oh (film qui paraît tout de même un peu plus cher qu’un Night is Short, Walk On Girl), allant par exem­ple jusqu’à fig­ur­er des batailles navales épiques à l’aide de quelques coups de cray­on grossiers. Nous sommes à l’ère Muro­machi, au XIVe siè­cle ; Tomona, un jeune joueur de biwa aveu­gle, s’as­so­cie avec Inu-oh, créa­ture étrange, ado­les­cent mal­for­mé depuis la nais­sance à cause d’une malé­dic­tion.

À vrai dire, et c’est assez com­mun chez Yuasa, le film se main­tient pen­dant un long moment dans un flou nar­ratif, mul­ti­pli­ant les per­son­nages et les pistes dans un pre­mier tiers ivre et chao­tique. C’est que le cinéaste se mon­tre extrême­ment gour­mand lorsqu’il s’ag­it d’ex­plor­er un folk­lore (ici, les biwa-hoshi[1] et la danse du théâtre Nô) en le méta­mor­phosant avec une fougue post­mod­erne. Film hybride par excel­lence, nav­iguant entre dif­férents styles d’an­i­ma­tion et anachro­nismes volon­taires, Inu-oh fait du biwa l’équiv­a­lent d’une gui­tare élec­trique, tan­dis que les représen­ta­tions dan­sées pren­nent la forme de con­certs pop et presque punk. De longues séquences de spec­ta­cle vien­nent ain­si occu­per la majeure par­tie de la deux­ième moitié, riche en chan­sons étirées délivrant légen­des mys­térieuses au gré de cou­plets scan­dés et de refrains lanci­nants. Si Yuasa n’évite pas le car­ac­tère ron­ron­nant de la répéti­tion musi­cale (avec la foule pop­u­laire qui reprend en cœur la mélodie), il fait de ces scènes un pur espace de lib­erté formelle, abon­dant de phénomènes mag­iques et d’ex­plo­sions de couleurs qu’il ani­me avec un plaisir évi­dent. Dom­mage que ce désir de pro­duire des séquences ver­tig­ineuses, entre le songe et la réal­ité, sem­ble plus fort ici que celui de faire un film réelle­ment tenu. Très rigoureux dans ses pre­mières min­utes, qui avan­cent sur un rythme effréné jusqu’à la scène ter­ri­ble où Tomona perd la vue, puis dans son dénoue­ment refer­mant les dif­férents chapitres du réc­it, Inu-oh a du mal, en dehors de ces pôles, à trou­ver un équili­bre entre les dif­férents hori­zons qui l’habitent. Il n’est pas désagréable de divaguer dans les bas-fonds de ce Japon féo­dal, mais cette sen­sa­tion de déséquili­bre prou­ve surtout que l’art de Yuasa se déploie plus aisé­ment sous une forme sérielle (out­re Ping Pong, citons The Tata­mi Galaxy ou Keep Your Hands Off Eizouken!). Mis côte-côte dans un film d’une heure et demie, ses exploits fan­tas­magoriques impres­sion­nent tou­jours, mais ils con­sument, en s’ac­cu­mu­lant, une énergie impos­si­ble à main­tenir dans la durée. Il arrive qu’un grand cinéaste soit meilleur sur petit écran.

Notes

Notes
↑1 Musi­ciens et chanteurs itinérants qui réci­tent des textes (épopées et con­tes) sur un accom­pa­g­ne­ment au biwa, le luth tra­di­tion­nel japon­ais. Ils sont sou­vent aveu­gles, comme c’est le cas de Tomona.