Au fin fond de l’Italie dans un petit vil­lage côti­er nom­mé Cas­tel Volturno, les jumelles Vio­let et Daisy vien­nent de fêter leurs dix-huit ans. Mais les deux jeunes femmes ont une par­tic­u­lar­ité : sœurs siamoi­ses reliées au niveau de la hanche, elles sont exploitées par des par­ents peu scrupuleux qui les font inlass­able­ment mon­ter sur scène pour chanter des tubes ringards devant un pub­lic de badauds générale­ment con­quis. Quand elles ne chantent pas, le père manip­u­la­teur se con­tente d’exhiber sa progéni­ture comme de sim­ples ani­maux de foire au sein d’une région où la croy­ance pop­u­laire a fini par en faire deux divinités porte-bon­heur. Seule­ment, le jour où un chirurgien (nom­mé Mar­co Fer­reri, cela ne s’in­vente pas) qui pas­sait par là indique aux deux jeunes femmes que la chirurgie peut les sépar­er, le doute s’immisce au sein du tan­dem. Si l’une des deux sœurs red­oute cette rup­ture physique et anticipe le choc psy­chique à venir, l’autre voit d’un œil impa­tient le champ des pos­si­bles (vie sex­uelle, indépen­dance, exis­tence nor­male) s’ouvrir à la séduisante jeune femme qu’elle est dev­enue. Inutile de pré­cis­er que le père, angois­sé à l’idée de per­dre sa poule aux œufs d’or, fera tout pour décourager l’en­tre­prise.

Deux en une

Bien loin des freaks qui ont com­mencé à peu­pler le ciné­ma dès les années 1930 et posé la ques­tion de la représen­ta­tion de la dif­for­mité dans une société stéréo­typée (jusqu’à en dyna­miter la bien­séance comme dans les films de Tod Brown­ing ou Deux en un des frères Far­rel­ly), le troisième film d’Edoardo De Ange­lis — après deux longs-métrages restés inédits en France — for­malise à tra­vers un scé­nario cousu de fil blanc le désir de deux jeunes femmes de gom­mer leur hand­i­cap afin de ren­tr­er dans la norme. Et pour mieux cau­tion­ner cette démarche con­formiste, le lien physique qui unit mal­gré elle ces deux sœurs n’apparaît que comme un détail à cor­riger, un petit obsta­cle à abat­tre pour qu’elle puisse prof­iter de leur physique de nymphes par­ti­c­ulière­ment avan­tageux. À la suc­ces­sion de scènes qui sen­tent bon le pas­sage obligé (la rébel­lion, la fugue, les pre­miers jeux de séduc­tion) et qui ne ména­gent aucune sur­prise, ne vient s’ajouter aucune réflex­ion sur le rap­port intime au corps, comme si — en dehors des scènes d’exhibition et de dis­putes avec la famille — ces deux per­son­nages n’avaient pas de con­sis­tance. De manière assez symp­to­ma­tique, le scé­nario échoue à faire exis­ter un hors-champ, lim­i­tant l’enjeu au temps présent et au cadre au sein duquel se passe l’action.

Tentative d’élévation

Pour autant, mal­gré ses dif­fi­cultés à s’affranchir d’une écri­t­ure beau­coup trop con­ven­tion­nelle, le film n’est pas tout à fait dépourvu de cette bizarrerie qu’il pré­tend représen­ter à tra­vers le por­trait de ces deux sœurs siamoi­ses. Si la galerie de per­son­nages les entourant n’offre que très peu d’intérêt (un père prof­i­teur dépeint à gros traits, une mère soudaine­ment prise par le remords), c’est plus du côté de l’arrière-plan qu’Indi­vis­i­bili peut intriguer. Prenant le con­tre-pied d’un nat­u­ral­isme d’in­spi­ra­tion doc­u­men­taire qui aurait pu faire tomber le pro­pos dans le piège de la chronique sociale, la mise en scène fait de ces côtes ital­i­ennes, à la marge du développe­ment économique et pour­tant aux pre­mières loges du drame qui se déroule con­tin­uelle­ment sur les eaux de la Méditer­ranée (belle allé­gorie des deux sœurs par­ties fuguer, repêchées à la mer comme tant de migrants chaque semaine), un drôle de théâtre coupé de la marche du monde. Mais l’ex­cès de sérieux avec lequel le réal­isa­teur traite son sujet (et qui a sûre­ment valu au film une recon­nais­sance cri­tique avec une mois­son de prix en Ital­ie), alors qu’il ne prend pas le risque d’of­frir une réflex­ion fournie sur l’in­scrip­tion de ces corps dis­so­nants dans leur envi­ron­nement, fait d’Indi­vis­i­bili un objet beau­coup trop anec­do­tique pour con­va­in­cre.