Pour son pre­mier long-métrage, Che­ick Fan­ta­mady Cama­ra frappe fort. Dans une his­toire qui main­tient tou­jours son cap, il parvient à mêler intel­ligem­ment des thèmes aus­si divers que les rela­tions intergénéra­tionnelles, la polyg­a­mie, le fanatisme religieux, la remise en cause de cer­taines tra­di­tions, l’occidentalisation de l’Afrique. Plas­tique­ment très réus­si, porté par des acteurs remar­quables, Il va pleu­voir sur Conakry est une réjouis­sante nou­velle dans un paysage ciné­matographique encore trop sou­vent amputé du con­ti­nent africain.

Il va pleu­voir sur Conakry est une sorte de Roméo et Juli­ette à la sauce guinéenne. Deux jeunes gens, Bibi et Kesso, s’ai­ment. Non mar­iés, ils for­ment un cou­ple très con­tem­po­rain : ils tra­vail­lent (lui, car­i­ca­tur­iste de presse, elle, infor­mati­ci­enne) et atten­dent même un enfant. Entre eux, on retrou­ve deux familles que tout oppose. Celle de Kesso est ouverte, pro­gres­siste (le père est le directeur du jour­nal où tra­vaille Bibi). Celle de Bibi est imprégnée de tra­di­tions ances­trales. Et pour cause : son père est l’imam de Conakry et il des­tine son fils à pren­dre sa suc­ces­sion. Pas ques­tion pour lui aus­si de recon­naître un enfant né d’une liai­son hors mariage.

Plus qu’un sim­ple avatar de Roméo et Juli­ette, Il va pleu­voir sur Conakry tran­scende le mythe shake­spearien. Sur fond de saga amoureuse et famil­iale, le film s’attache surtout à dépein­dre des tra­vers de la société guinéenne con­tem­po­raine : extrémisme religieux, déchire­ment entre african­ité et occi­den­tal­i­sa­tion, remise en cause de tra­di­tions peu adap­tées à la moder­nité. Ces ques­tions sont portées par la fig­ure du cou­ple, déchiré par des familles aux modes de vie totale­ment opposés. Mais la sub­til­ité du film réside dans la façon dont les rela­tions entre les généra­tions (et par ric­o­chet entre tra­di­tion et moder­nité) sont mis­es en scène. Che­ick Fan­ta­mady Cama­ra filme bien sûr cer­tains con­flits de manière frontale. Mais il est davan­tage intéressé par l’évolution des posi­tions de cha­cun ; évo­lu­tion qui per­me­t­tra au jeune cou­ple de vivre la vie qui leur ressem­ble.

À ce titre, Il va pleu­voir sur Conakry est en pre­mier lieu une réflex­ion sur l’évolution des tra­di­tions. A tra­vers le per­son­nage de l’imam Karamo, les con­vic­tions religieuses sont mis­es en exer­gue pour être mieux ques­tion­nées, voire dénon­cées. Il ne s’agit pas d’athéisme dans cette démon­stra­tion, mais de la recherche d’un accord entre iden­tité africaine et croy­ances. Pour démon­ter le dis­cours du père imam aveuglé par un Dieu tout puis­sant, inca­pable d’accepter les choix de son fils, Cama­ra utilise l’absurde et l’humour. L’arrivée sal­va­trice de la pluie sur Conakry est récupérée à bon compte par le gou­verne­ment, ce que Bibi ne s’empêche pas de faire savoir par voie de presse à tra­vers une car­i­ca­ture bien sen­tie. Bibi, encore, tente de démon­ter le dis­cours pater­nel en pointant des inco­hérences entre pra­tique de l’islam et de l’animisme. Tout le scé­nario, truf­fé de rebondisse­ments bien maîtrisés, tend ain­si à l’émergence d’une nou­velle con­science : la néces­sité d’une réc­on­cil­i­a­tion iden­ti­taire.

Cette prise de con­science est prise en charge par la mise en scène qui place ici le mou­ve­ment au cen­tre de tout. Mou­ve­ment de la ville, d’abord, per­son­nage à part entière. Le film s’ouvre ain­si sur un très beau plan aérien de Conakry, qui sem­ble sculp­tée par sa sit­u­a­tion au bord de la mer : la cap­i­tale guinéenne est un lacis de rues, tan­tôt très mod­ernes, tan­tôt beau­coup plus mod­estes, une ville changeante. C’est une des grandes forces d’Il va pleu­voir sur Conakry : insér­er ses per­son­nages dans un espace bien par­ti­c­uli­er, divers, où se côtoient Musul­mans à la prière, jeunes gens au con­cert, apparte­ments occi­den­tal­isés et cours de maisons tra­di­tion­nelles. Mou­ve­ments des per­son­nages, ensuite, à l’image de leur ville : reflets d’une société mou­vante, ils sont à la fois les acteurs et les spec­ta­teurs par­fois impuis­sants des change­ments et des stag­na­tions qui car­ac­térisent leur lieu de vie. Une foul­ti­tude de per­son­nages sec­ondaires se croisent, tis­sant un cer­tain por­trait de la Guinée con­tem­po­raine. Le choix de ne pas en rester à deux per­son­nages prin­ci­paux sert les rebondisse­ments de l’histoire. Cela aurait pu entraîn­er le film dans une com­plex­ité un peu fouil­lis. Il n’en est rien, car le scé­nario (tra­vail­lé à six mains), est tou­jours pré­cis, et les dia­logues fine­ment ciselés.

Avec Il va pleu­voir sur Conakry, Che­ick Fan­ta­mady Cama­ra a fait une fois et demie le tour du monde des fes­ti­vals (New York, Mon­tréal, Vérone, Stuttgart, Oua­gadougou…) Il sera prochaine­ment dis­tribué dans six pays d’Afrique de l’ouest. Le cinéaste guinéen s’était déjà fait remar­quer par de très beaux courts-métrages, notam­ment Be Kunko, récom­pen­sé en 2005 au Fes­pa­co. Ce pre­mier long con­firme un tal­ent qui s’est nour­ri de patience, de volon­té et d’amour du ciné­ma, for­mé à l’école du ter­rain : il fut assis­tant réal­isa­teur de Med Hon­do sur Sar­raouina, de Che­ick Oumar Sis­soko sur La Genèse, de Mohammed Cama­ra sur Dakan, de Zeka Laplaine sur Macadam Tribu. Che­ick Fan­ta­mady Cama­ra se place aujourd’hui dans la lignée de ces grands maîtres.