Tra­duc­tion adap­tée du titre chi­nois Wǒ Búshì Pān Jīn­lián (lit­térale­ment « Je ne suis pas Pan Jin­lian », per­son­nage de la lit­téra­ture clas­sique chi­noise con­nu pour être le stéréo­type de la femme de petite ver­tu), I Am Not Madame Bovary annonce le por­trait d’une provin­ciale (Fan Bing­bing) en lutte con­tre le sys­tème pour faire recon­naître un faux divorce et retrou­ver sa répu­ta­tion. Feng Xiao­gang, con­nu en Chine pour ses comédies roman­tiques et réc­its his­toriques pop­u­laires (comme After­shock, sur le séisme de Tang­shan de 1976) s’essaye désor­mais ici au drame famil­ial tein­té de satire sociale. Pen­dant 2h18, le cinéaste étire un dis­posi­tif orig­i­nal car­ac­térisé par le for­mat rond de son image, qui invite à repenser l’organisation du plan et les tech­niques de mon­tage. Récom­pen­sé à San Sebastián et au fes­ti­val Gold­en Horse à Taïwan, le film, qui parvient à séduire par la belle com­po­si­tion de ses vignettes, pâtit cepen­dant de la longueur et l’échelle tem­porelle et spa­tiale de son réc­it, qui trans­forme la fraîcheur de la propo­si­tion en exer­ci­ce de style par­fois laborieux.

Conter la Chine

I Am Not Madame Bovary, adap­té du roman Je ne suis pas une garce de Liu Zhenyun, a quelque chose à voir avec le con­te dans la manière très lit­téraire qu’il a de men­er son réc­it. Un nar­ra­teur prend régulière­ment la parole d’une voix pro­fonde pour relancer l’intrigue en dévoilant une par­tie des sen­ti­ments de l’héroïne, for­mal­isant les enjeux et dévoilant les défis à venir. Le film souligne méthodique­ment la pro­gres­sion de l’histoire en affichant par une cal­ligra­phie les noms et rôles des per­son­nages (« le préfet »), les lieux et les dates. Feng Xiao­gang déploie surtout sa mise en scène par un style très formel qui présente chaque plan comme une vignette com­posée avec atten­tion, selon une géométrie adap­tée au for­mat rond très util­isé dans les arts déco­rat­ifs tra­di­tion­nels chi­nois (mobili­er, objets, estam­pes). Ce choix a pour effet de met­tre à dis­tance les per­son­nages, que l’on con­sid­ère rapi­de­ment comme de petites poupées bal­lot­tées de lieu en lieu et sans grand pou­voir sur leur des­tin, comme dans un théâtre de mar­i­on­nettes. C’est d’ailleurs cette arti­fi­cial­ité et ce sen­ti­ment de décalage qui créent l’effet comique de plusieurs scènes et con­stituent la base de la satire.

Nickelodeon critique

Le com­bat de Li Xuelian auprès des autorités locales, régionales puis nationales pour faire recon­naître l’escroquerie de son divorce est un moyen pour Feng Xiao­gang de porter un regard cri­tique sur la société chi­noise, ses mœurs et la com­plex­ité de son sys­tème poli­tique. Lorsque l’histoire prend place à Pékin, le for­mat change pour un car­ré qui ren­voie à la fois à la moder­nité de la société urbaine et à l’ordre imposé par le pou­voir cen­tral. Ce tra­vail de  dif­féren­ci­a­tion par l’image entre Chine périphérique et Chine cen­trale per­met aus­si de renou­vel­er les codes humoris­tiques du film (un comique moins cabotin, plus sit­u­a­tion­niste) et d’insister sur une cri­tique du pou­voir. Le décalage entre l’héroïne et la cap­i­tale se lit à l’image : la ville démesurée n’entre dans le cadre qu’à l’occasion d’un reflet dans un miroir, ou, plus tard, lorsque Li vis­ite le parc à thème « The World » (qui avait égale­ment inspiré Jia Zhang-ke en 2004) con­nu pour ses repro­duc­tions minia­tures des bâti­ments du monde. Ce jeu sur le provin­cial­isme du per­son­nage n’est d’ailleurs pas sans évo­quer une loin­taine (et involon­taire) réminis­cence du roman de Flaubert cité dans le titre inter­na­tion­al. La sec­onde par­tie du film s’éloigne de Li Xuelian et décrit les con­tor­sions de l’administration pour éviter que l’affaire ne prenne une ampleur nationale. La scène du grand rassem­ble­ment poli­tique mon­tre la rigid­ité de l’organisation du pou­voir et le sys­tème cour­tisan et clien­téliste qu’il développe. Pour autant, au-delà de ce pre­mier niveau de lec­ture cri­tique, le film dégage un cer­tain con­formisme poli­tique, présen­tant, en con­clu­sion con­sen­suelle, la clair­voy­ance des hauts dirigeants et la capac­ité de l’État chi­nois à se réformer : l’affaire provoque une réor­gan­i­sa­tion admin­is­tra­tive afin de respon­s­abilis­er les pou­voirs régionaux, pro­téger le pou­voir cen­tral et mieux répon­dre aux besoins du peu­ple.