Le titre un peu pom­peux Himalaya, le chemin du ciel et la col­lab­o­ra­tion passée de son autrice avec Nico­las Hulot en tant que con­sul­tante pour son émis­sion Ushuaïa sur la région du Ladakh, ne plaçait pas d’emblée la sor­tie de ce doc­u­men­taire sous les meilleurs aus­pices. Pour son sec­ond film, Mar­i­anne Chaud a cepen­dant su par­tielle­ment s’affranchir des codes racoleurs des reportages télévisés pour réalis­er un film plus per­son­nel loin des clichés néo-colo­nial­istes, sans pour­tant éviter quelques mal­adress­es.

L’ethnologue filme seule, en regard sub­jec­tif, le quo­ti­di­en des moines boud­dhistes du tem­ple de Phuk­tal dans le roy­aume du Zan­skar, une val­lée située à 4000 mètres d’altitude, la plus élevée qui soit habitée dans l’Himalaya. La jeune femme est par­tie avec une caméra sans autre pro­jet que de trans­met­tre le quo­ti­di­en de ces hommes. L’écriture s’est faite au mon­tage et c’est en vision­nant les rushs qu’elle a décidé de se focalis­er sur le per­son­nage de Ken­rap, un jeune moine âgé de huit ans.

Dès les pre­mières scènes, on est rapi­de­ment agacé par le ton de la réal­isatrice qui n’hésite pas à couper la parole de ses inter­locu­teurs avec des ques­tions qui ne bril­lent mal­heureuse­ment pas, par leur per­ti­nence et révè­lent même une pro­fonde naïveté. Elle insiste entre autres lour­de­ment sur la douleur du jeune garçon qui souf­fre des oreil­lons, tout en fil­mant en gros plan son œil humide et en l’accompagnant d’une musique mielleuse. De cour­tes scènes de vie quo­ti­di­ennes alter­nent avec des entre­tiens plus formels. On est frus­tré par la rapid­ité du mon­tage qui laisse trop peu la parole aux dif­férents inter­venants. On nous prend par la main avec bien­veil­lance pour nous racon­ter l’histoire de ce petit Ken­rap, la réin­car­na­tion d’un vieux moine d’un vil­lage voisin, sans nous laiss­er le temps de la réflex­ion ou de l’observation. Les séquences se suc­cè­dent avec une régu­lar­ité mal­adive qui nous con­duit à penser que ce doc­u­men­taire n’a pas for­cé­ment été réfléchi d’un point de vue ciné­matographique. Mais il n’est pas non plus à pro­pre­ment par­ler un film eth­nologique. On décou­vre quelques gestes et cou­tumes mais sans pou­voir s’y attarder et sans avoir suff­isam­ment d’explications. À aucun moment, on sent une quel­conque prise de par­tie. On se demande alors quelle a été l’intention de la réal­isatrice. A‑t-elle ressen­ti une néces­sité de témoign­er et de fix­er sur la pel­licule le mode de vie de ces hommes et leurs tra­di­tions sécu­laires ? Ou bien a‑t-elle voulu trans­met­tre son expéri­ence per­son­nelle? Sans doute les deux. Mais elle ne parvient pas à attein­dre ces objec­tifs. En ce qui con­cerne le réc­it auto­bi­ographique, elle ne fait jamais état de ses ressen­ti­ments même si sa voix est très présente et le cadre ne révèle jamais son intéri­or­ité. Con­cer­nant l’aspect plus sci­en­tifique, ses pris­es de vue man­quent de pré­ci­sion comme nous l’avons souligné ultérieure­ment. Si on en croit les inter­views, elle veut tout bon­nement point­er une sorte d’universalisme béat et totale­ment utopique en affir­mant : « L’autre, qu’il soit vil­la­geois ou moine, nous est sem­blable, aus­si com­plexe et con­tra­dic­toire que nous. »

Mal­gré ces faib­less­es, on se laisse charmer par la grandeur d’âme des per­son­nages, la splen­deur des paysages enneigés et la beauté archi­tec­turale de ce mod­este monastère accroché au flanc de la mon­tagne. La mul­ti­tude de plans en plongée rap­pelle la vul­néra­bil­ité des hommes face à la grandeur de la nature. Et ce qui fait cer­taine­ment la force de ce film, c’est sans doute la prox­im­ité des per­son­nages et notam­ment de Ken­rap avec la réal­isatrice. Le jeune garçon joue volon­tiers avec la caméra et passe tour à tour du rire à une cer­taine grav­ité. Cepen­dant, qu’elle le veuille ou non, le com­porte­ment du jeune moine est indu­bitable­ment mod­i­fié par la présence de la caméra con­traire­ment à ce qu’elle affirme. Elle n’adopte pas, comme dans beau­coup de ce genre de pro­duc­tions, le regard dom­i­na­teur de l’occidental prô­nant l’hégémonie de la cul­ture judéo-chré­ti­enne. Mar­i­anne Chaud reste mod­este tant dans sa façon de filmer – plans qui bougent tournés avec sa petite caméra DV – que dans sa façon d’aborder ses inter­locu­teurs, au risque de tomber dans des pro­pos sim­plifi­ca­teurs. Himalaya, chemin du ciel nous fait décou­vrir som­maire­ment la vie monacale du tem­ple de Puk­tahl avec légèreté, mais nous laisse mal­heureuse­ment sur notre faim par son manque d’inventivité.