Le film biographique se porte bien en ce début de XXIe siè­cle. L’époque, à l’év­i­dence, y est favor­able. Maîtrisé, bien doc­u­men­té, intel­lectuelle­ment hon­nête, Han­nah Arendt s’en tire de manière hon­or­able mais se heurte pour­tant à de nom­breux écueils. La faute au genre ?

La philosophe cinégénique

À moins d’un engage­ment poli­tique qui le fasse devenir homme d’ac­tion, le philosophe est une fig­ure retorse pour le film biographique. Han­nah Arendt paraît l’un des rares éli­gi­bles au genre : c’est une femme, l’his­toire bous­cu­la sa vie en lui imposant l’ex­il améri­cain, juive elle fut l’a­mante de Hei­deg­ger, qui res­ta volon­tiers au pays dans les con­di­tions que l’on sait. Et elle se retrou­va surtout au cœur d’une polémique vir­u­lente, à la suite de la pub­li­ca­tion dans le New York­er de ses textes sur le « procès Eich­mann ». Si le film fait droit, par quelques flash-backs, à des événe­ments plus anciens de sa vie – en l’oc­cur­rence sa rela­tion avec Hei­deg­ger – son objet se resserre autour de la péri­ode du procès, de l’écri­t­ure des textes qui don­neront Eich­mann à Jérusalem jusqu’à leur pre­mière récep­tion (entre les années 1961 et 1965).

Le choix de cet objet est bien com­préhen­si­ble. Les réflex­ions que l’on y trou­ve sur le mal sont dev­enues clas­siques – presque sco­laires – et la ques­tion du rap­port d’Is­raël au « peu­ple juif » et de la légitim­ité qu’il a à par­ler en son nom con­serve une vive « actu­al­ité », pour le meilleur et pour le pire. Mais c’est sans doute la pas­sion et la fébril­ité avec laque­lle ces textes ont été accueil­lis qui ont déter­miné Mar­garethe von Trot­ta. De fait, le scan­dale et la posi­tion de l’in­tel­lectuel « à con­tre-courant », les indig­na­tions et les déchire­ments, sont plus faciles à met­tre en scène que le tra­vail austère et peu spec­tac­u­laire du philosophe dans sa bib­lio­thèque.

Il n’y a pas for­cé­ment là matière à reproche, c’est après tout une ques­tion de genre artis­tique ; on ne fait pas feu de tout bois. Le sen­sa­tion­nel n’en­vahit d’ailleurs pas Han­nah Arendt. Si ses con­tra­dicteurs sont un peu car­i­caturés (notam­ment Hans Jonas), la pen­sée de la philosophe n’est pas trahie. Elle est même assez adroite­ment resti­tuée, dans le con­texte de con­ver­sa­tions ami­cales ou de séances publiques, et incar­née de manière con­va­in­cante par Bar­bara Sukowa.

Écueils du genre

Han­nah Arendt, en son genre, est intéres­sant et de belle fac­ture ; mais ce genre, pré­cisé­ment, pose ques­tion. Quelles que soient l’ha­bileté et l’hon­nêteté intel­lectuelle avec lesquelles on s’y con­fronte, il paraît dif­fi­cile d’éviter un cer­tain nom­bre d’écueils : « psy­chol­o­gi­sa­tion » (œuvres et actions sont en dernier lieu réductibles à des enjeux affec­tifs : Arendt a trop longtemps refoulé, elle a besoin de se con­fron­ter au réel de la Shoah, etc.), banal­i­sa­tion (il/elle est comme tout le monde : Arendt pense au sexe, elle donne un char­mant surnom à son com­pagnon, etc.), « spec­tac­u­lar­i­sa­tion » (il/elle ne ressem­ble à per­son­ne : Arendt tra­vaille la nuit et les dossiers du procès rem­plis­sent comme il se doit toutes les pièces de l’ap­parte­ment).

Les deux derniers points ne sont con­tra­dic­toires qu’en apparence : ils font en réal­ité bon ménage dans une atmo­sphère cul­turelle mêlant égal­i­tarisme démoc­ra­tique et désir de dis­tinc­tion sur un mode spec­tac­u­laire – « esprit du temps » en lequel, indé­ni­able­ment, le biopic est chez lui. Quant à la psy­chol­o­gi­sa­tion, heureuse­ment mesurée ici, elle est une des formes exces­sives que prend le déplace­ment de l’in­térêt – de l’œu­vre vers l’in­di­vidu – qui se trou­ve au principe de la biogra­phie. Oubli­er que c’est par des qual­ités objec­tives de son œuvre ou de ses actions que l’on est venu à s’in­téress­er à l’in­di­vidu con­damne à l’anec­do­tique. À défaut de faire place aux pro­duits du tra­vail, il faut que fig­ure ce tra­vail, ou ce qui dans la « per­son­nal­ité » fait sens à l’é­gard du pro­duit. Le Van Gogh de Pialat, Séraphine ou Camille Claudel 1915 y parvi­en­nent cha­cun à leur manière – tou­jours par une cer­taine épure, en refu­sant de se laiss­er emporter par l’ex­pres­siv­ité con­v­enue et les gages d’hu­man­ité aux­quelles s’en­tend si bien le vis­age au temps des caméras. Sans être grossier, Han­nah Arendt sac­ri­fie un peu trop aux mim­iques, aux sourires enten­dus, à l’at­ti­rail, certes dis­cret, du théâtre filmé.

La mauvaise imitation

Il y a un point plus décisif encore. Le film biographique est le lieu d’un « téle­sco­page », et presque d’une con­fu­sion, entre la nature réal­iste de l’im­age ciné­matographique et la réal­ité (his­torique) de ses objets. La prox­im­ité de nature entre le matériel ciné­matographique et les archives par où nous con­nais­sons la per­son­ne qui est l’ob­jet de la biogra­phie (lorsqu’elle a vécue au temps du micro­phone, de la pho­togra­phie et, pire, de la caméra) tend à induire et à stim­uler chez le spec­ta­teur une attente de « vérité » par imi­ta­tion. De là l’usage très désagréable de l’im­age d’archive qui con­siste à s’en servir comme preuve du « réal­isme » du film (par exem­ple dans No ou Argo pour pren­dre des exem­ples récents qui ne sont certes pas exacte­ment des films biographiques).

Von Trot­ta joue de manière plus fine avec les archives. Son util­i­sa­tion des plans sur Adolf Eich­mann et des enreg­istrements sonores touche juste. Elle n’a pu s’empêcher cepen­dant d’in­ter­caler quelques plans conçus comme des repro­duc­tions du procès – lais­sant alors, c’est heureux, Eich­mann hors champ. Le procédé est vain. Les archives l’at­tes­tent : la saisie du réel a eu lieu. Le ciné­ma a déjà fait son œuvre. Lui faire imiter une copie qui est une trace véri­ta­ble est la tâche la plus médiocre qu’on puisse lui assign­er. Et c’est une tâche dont la banal­ité et la naïveté font oubli­er l’im­moral­ité : c’est fein­dre la fidél­ité pour séduire. C’est presque inévitable­ment, qu’on le veuille ou non, par­o­di­er l’his­toire. Il y a le ciné­ma doc­u­men­taire, il y a le livre, ils sont mieux armés pour traiter biographique­ment des fig­ures con­tem­po­raines.

À défaut des rigueurs de l’épure évo­quée plus haut, il reste une autre voie par où le ciné­ma biographique peut s’af­franchir de son entre-deux per­vers : qu’il joue cartes sur table, s’as­sume comme inter­pré­ta­tion ou « mythol­o­gi­sa­tion ». Il le fait néces­saire­ment lorsqu’il prend pour objet de grandes fig­ures du passé, que l’his­toire à déjà recou­vertes de mul­ti­ples couch­es d’in­ter­pré­ta­tion. Il peut ten­ter de le faire au présent, et traiter telle vivante comme il ferait de Jeanne d’Arc. Il lui faut en tous cas, pour dépass­er ses con­tra­dic­tions, aban­don­ner toute vel­léité d’im­i­ta­tion.