Soumis à une pres­sion con­stante de la part des instances cul­turelles et poli­tiques, les cinéastes iraniens n’hésitent pas à retourn­er cette con­trainte pour en faire une force. En décem­bre dernier, c’était Moham­mad Rasoulof qui, avec Un homme intè­gre, util­i­sait les non-dits et le hors champ pour dénon­cer l’état de cor­rup­tion général du pays. Porté par sa charge féroce, le film avait voulu au réal­isa­teur d’être accusé de “pro­pa­gande con­tre le régime”. C’est dans ce con­texte tou­jours autori­taire et oppres­sant que sort Hair, qui n’hésite pas à abor­der frontale­ment le thème de la libéra­tion de la femme.

Couvrez ce sein que je ne saurais voir

En con­tant l’histoire de trois jeunes femmes sour­des sélec­tion­nées pour le cham­pi­onnat du monde de karaté en Alle­magne, le réal­isa­teur offre un par­al­lèle con­fon­dant avec son pro­pre tra­vail de mise en scène. Puisque ses héroïnes refusent de céder aux exi­gences gou­verne­men­tales de port du vête­ment oblig­a­toire, elles se voient par-là même con­traintes d’abandonner tout espoir de par­tic­i­pa­tion. De la même façon, en fil­mant ces jeunes femmes sans le hijab oblig­a­toire, Mah­moud Ghaf­fari s’interdit toute pos­si­bil­ité de dif­fu­sion en Iran et s’expose à des pour­suites judi­ci­aires. Ce sen­ti­ment de coerci­tion prend tout son sens lors d’une scène de tour­nage télévisé durant les pre­miers instants du film. Alors que les jeunes ath­lètes s’entraînent face caméra pour pro­mou­voir leur art, la prise de vues est inter­rompue afin que celles-ci se cou­vrent le cou. Seule­ment, la coach de l’équipe doit se cou­vrir égale­ment, alors même qu’elle n’apparaît pas à l’écran. Le cadreur, lui, se con­tente de filmer, sans avoir son mot à dire, suiv­ant plate­ment les con­signes de bien­séance édic­tées. En trans­for­mant son réc­it en parabole sur la créa­tion, le cinéaste décu­ple véri­ta­ble­ment la force de son pro­pos.

Quand on ne peut s’exprimer autrement que par le corps, et que celui-ci est con­traint et reclus, que reste-t-il pour s’exprimer ? Le com­bat ne se fera donc pas sur un tata­mi mais en dehors, dans la descrip­tion acerbe que le réal­isa­teur pro­pose de l’administration et des censeurs. Qu’importe les lim­i­ta­tions tech­niques, qu’elles soient liées à des pris­es de sons sou­vent mau­vais­es ou à une direc­tion lumineuse pau­vre et plate, le film ne s’embarrasse pas d’une éventuelle pro­preté formelle. La néces­sité de tourn­er rapi­de­ment, clan­des­tine­ment, dans la crainte con­stante de voir son œuvre pure­ment et sim­ple­ment inter­dite, oblige à aller au plus vite et au plus évi­dent : le gros plan. Quitte à tout per­dre, autant tout mon­tr­er. Cette inten­tion cul­mine lors d’un plan mémorable, lorsque l’actrice, se pré­parant dans un silence pesant, décide finale­ment de se ras­er entière­ment la tête tout en pous­sant un hurlement vio­lent et douloureux.

Si le film dilue inutile­ment dans sa pre­mière par­tie les scènes d’insouciance des jeunes femmes, il prend irrémé­di­a­ble­ment son envol dans la sec­onde, cul­mi­nant dans une apoc­a­lypse mas­sive et totale : destruc­tion des insti­tu­tions, du corps et des images. Une vio­lence assez inat­ten­due qui se voit comme un cri de rage con­tre la société irani­enne, et plus exacte­ment, con­tre son ciné­ma de la coupure, celui qui ne vit que de hors-champs, d’autocensure et de non-dits.