Met­tant en scène des styles musi­caux aus­si dif­férents que le fla­men­co et le vio­lon gitan, que la folk indi­enne et le jazz, Gyp­sy Car­a­van suit la tournée améri­caine du même nom, réu­nis­sant des musi­ciens tzi­ganes d’Inde, de Macé­doine, de Roumanie et d’Es­pagne. Loin d’être unique­ment un doc­u­men­taire musi­cal, le film est le por­trait sincère et émou­vant de tout un peu­ple, aux racines et aux valeurs com­munes. Mélangeant scènes de spec­ta­cles et scènes intimistes, voy­ageant dans les dif­férentes villes de la tournée mais aus­si dans les pays d’o­rig­ine des groupes, Jas­mine Del­lal parvient à livr­er l’essence de ce peu­ple trop mécon­nu.

Cha­cun de nous a en soi une image de la cul­ture gitane, le plus sou­vent un peu car­i­cat­u­rale, un temps des gitans porté par le vio­lon d’Eu­rope de l’Est ou les sonorités espag­noles. Avec Gyp­sy Car­a­van, Jas­mine Del­lal va beau­coup plus loin et brosse le por­trait de la diver­sité de cette cul­ture. Débu­tant son voy­age en Inde, le pays, peu de gens le savent, des orig­ines des Roms, elle passera cinq ans à ren­con­tr­er les musi­ciens de cette éton­nante car­a­vane, cha­cun dans leurs pays, et sur scène, en Amérique. Qua­tre pays vis­ités, plus le suivi de la tournée améri­caine, pen­dant six mois, aurait pu diluer son film dans un cer­tain fouil­lis, ou don­ner une impres­sion de super­fi­cial­ité. Rien de tout cela dans Gyp­sy Car­a­van : la sincérité de la cinéaste se fait le fil rouge de son doc­u­men­taire, pour laiss­er éclater une vérité. Jas­mine Del­lal avait un avan­tage de taille : les liens priv­ilégiés déjà tis­sés avec la com­mu­nauté rom en tra­vail­lant sur son précé­dent film, Amer­i­can Gyp­sy, sor­ti en 2000. Elle parvient ain­si à capter l’hu­man­ité essen­tielle de ces hommes et femmes ; elle ne se con­tente pas de les suiv­re lors de leur tournée éta­suni­enne, mais va jusqu’à filmer leur pro­pre pays, leur quo­ti­di­en musi­cal, leurs familles, leurs univers par­ti­c­uliers et uni­versels à la fois. Son idée est d’en­tremêler la chaude ambiance des spec­ta­cles et les scènes intimistes dans les couliss­es, dans les tra­jets de ville en ville et dans les lieux de vie de ses per­son­nages. L’in­time et le général, les scènes chez les musi­ciens et celles aux États-Unis, l’un éclaire ain­si l’autre sans cesse.

Le regard de la réal­isatrice est tout à la fois fin, généreux, sub­til, et judi­cieux. Son doc­u­men­taire est très loin de la démarche jour­nal­is­tique, mais nous apprend énor­mé­ment sur son sujet. Les immis­cions dans la vie quo­ti­di­enne des uns et des autres, comme autant de tranch­es de vie, nous dis­ent plus que des infor­ma­tions his­toriques ou chiffrée. Pas de voix off d’ailleurs dans ce doc­u­men­taire. La parole, ici, se déploie par la voix des ces hommes et de ces femmes apprenant à se con­naître, recon­nais­sant en l’autre les valeurs com­munes, si dif­fi­ciles à définir, des tzi­ganes : une cer­taine idée de la lib­erté, une vie organ­isée autour d’un clan (famil­ial, ami­cal…), et un rythme qui jamais ne les quitte, une musique du partage. Surtout, le film démon­tre que la musique tzi­gane n’est pas can­ton­née aux fêtes de vil­lage, aux mariages ou aux veil­lées autour des feux, mais qu’elle jouit aus­si d’une renom­mée inter­na­tionale, et déchaîne les pas­sions. La tournée de Gyp­sy Car­a­van met en effet en scène cinq groupes éclec­tiques, qui vivent tous de leur musique : Taraf de Haï­douks et la fan­fare Cio­car­lia, de Roumanie, la diva macé­doni­enne Esma Redzepo­va, la troupe espag­nole de fla­men­co d’An­to­nio El Pipa, et Mahara­ja, un groupe d’Inde.

Pour trans­met­tre l’am­biance des con­certs au plus proche de la vérité, Jas­mine Del­lal s’est entourée d’Al­bert Maysles, célèbre pour son habil­ité à filmer la musique live. En 1970, il co-réalise Gimme Shel­ter, remar­quable doc­u­men­taire sur la tournée améri­caine des Rolling Stones de 1969. Il est aus­si notam­ment le directeur de la pho­togra­phie de films sur les Bea­t­les, Vladimir Horowitz, Jessye Nor­man, la musique baroque… Pour Gyspy Car­a­van, avec une caméra nav­i­gant du pub­lic à la scène, jamais figée, sachant saisir à la fois le détail (d’un vis­age, d’un instru­ment, d’un corps en mou­ve­ment) comme l’at­mo­sphère générale, il a su retran­scrire toute l’essence et l’ex­al­ta­tion que provo­quent ces musiques.

Alter­nant scènes émou­vantes et joyeuses, vir­tu­osité de la musique et vie quo­ti­di­enne, Gyp­sy Car­a­van est un véri­ta­ble Bue­na Vista Social Club de la cul­ture gitane. Un vrai voy­age ini­ti­a­tique, pour les tzi­ganes du film comme pour le spec­ta­teur. « Le monde devrait pren­dre exem­ple sur le peu­ple gitan, dit Esma Redzepo­va dans le film, il n’a jamais fait la guerre, n’a pas d’ar­mée, n’a jamais envahi ni colonisé un autre pays. » Il laisse en revanche sur terre des musiques for­mi­da­bles et une human­ité remar­quable, que Gyp­sy Car­a­van réus­sit à trans­met­tre.