Le ressort comique prin­ci­pal de God save the Tuche, cinquième volet de la saga portée par Jean-Paul Rou­ve et Isabelle Nan­ty, est le lan­gage. Il en est d’abord ques­tion à pro­pos des Tuche eux-mêmes, chômeurs du Nord-Pas-de-Calais à l’accent typ­ique et à la syn­taxe hasardeuse : des approx­i­ma­tions de Cathy (« Je suis comme un coq en plâtre ») au chara­bia de Mamie Suze, en pas­sant par les bégaiements de Wil­fried, le film développe une esthé­tique du quipro­quo et du comique de mots qui sert d’écrin au caboti­nage de ses comé­di­ens. Les dia­logues de sourds occu­pent de fait une place cen­trale au sein de l’intrigue, en par­ti­c­uli­er lors du voy­age en Angleterre qu’or­gan­isent les Tuche, invités à ren­con­tr­er le roi Charles à Bal­moral. L’étrangeté car­i­cat­u­rale de leur phrasé est mise en valeur lors de scènes de tra­duc­tion cen­trées autour du per­son­nage de Stéphanie : se piquant d’être bilingue, l’influenceuse con­cen­tre (non sans un brin de misog­y­nie) la plu­part des gags par sa façon de baragouin­er un mélange d’expressions français­es et de ter­mes anglais incer­tains (« Fuck you » au lieu de « Thank you »), au risque d’enchaîner les vannes éculées. « Gor­don, par­lez-leur plus sim­ple » : la phrase, lancée par Don­ald (le petit génie de la famille), pour­rait ain­si résumer la pos­ture du pub­lic à l’égard des Tuche – soit le main­tien depuis presque quinze ans d’une dis­tance moqueuse et un peu con­de­scen­dante face au spec­ta­cle de leur incul­ture.

Comme les « Ch’tis » ou les « Mar­seil­lais » qui ont fait les belles heures de la téléréal­ité des années 2010, les Tuche s’apparentent en fait à des bêtes de foire dont on observe les bévues, film après film, au sein de milieux soci­aux exogènes – qu’il s’agisse de Mia­mi, de Mona­co ou du palais de l’Élysée. Ce cinquième volet n’est pas en reste : tout juste arrivé en Angleterre, Jeff change l’heure de Big Ben (et provoque un krach bour­si­er), avant d’oser ser­rer la main de Charles III, intolérable crime de lèse-majesté. Si la scène se ter­mine bien (le roi, lui aus­si, est un trublion), c’est que l’excentricité du héros est en réal­ité une manière d’affirmer sa lib­erté au sein de l’ordre établi, ce dont témoigne son par­cours : abon­né à Pôle Emploi « depuis 1983 » (un dia­logue le pré­cise), il gagne au Loto, devient mil­lion­naire et prési­dent de la République. Dans God save the Tuche, les coups de folie de Jeff sont au cœur de plusieurs scènes dédiées à ses élu­cubra­tions, sortes de petits one-man shows que s’offre Jean-Paul Rou­ve, égale­ment réal­isa­teur du dernier épisode de la fran­chise. Un exem­ple par­mi d’autres : après qu’il a assom­mé par acci­dent la reine Camil­la avec une balle de cro­quet, Jeff se met à pani­quer à l’idée d’être empris­on­né. « J’vais aller au bagne, à Cayenne, et puis j’roulerai en Porsche, et j’mangerai du poivre, et du piment, avec Jean Val­jean ! » Fondée sur une série d’associations implicites (Cayenne = bagne = Les Mis­érables) et de jeux de mots, la dia­tribe vient alors sus­pendre, l’espace d’un instant, le cours de l’histoire pour cen­tr­er la scène autour du déroule­ment chao­tique des pen­sées du per­son­nage.

À mesure que pro­gresse l’intrigue, c’est finale­ment à Don­ald, le vilain petit canard de ser­vice, que revient le rôle de bouc émis­saire. Enfant prodi­ge promis à une bril­lante car­rière d’ingénieur spé­cial­isé dans l’écologie, il est le seul Tuche à avoir pleine­ment adop­té les codes de la bour­geoisie : affichant ouverte­ment son mépris de classe à l’encontre des siens, il se fait par ailleurs le chantre d’une décrois­sance bien enten­du rad­i­cale et impop­u­laire (il voy­age à pied plutôt qu’en avion jusqu’à Oslo), con­vic­tion qu’il aban­don­nera toute­fois très vite au con­tact d’une riche héri­tière bri­tan­nique. L’amour du pét­role devient ain­si l’ob­ses­sion de cette fig­ure de pédant, auquel s’oppose le « bon sens » de Cathy et Jeff (qui branchent l’éolienne de leur jardin sur secteur pour regarder TF1). C’est dans cette ironie facile que se niche la dimen­sion véri­ta­ble­ment dém­a­gogique du scé­nario : parce qu’il donne le dernier mot aux époux, God save the Tuche oppose l’intellectualisme à la jugeote pop­u­laire, der­rière laque­lle le pub­lic est appelé à se recon­naître. Sous la satire à gros traits, le film des­sine ain­si un por­trait cynique de son audi­ence-cible, por­teuse de valeurs sim­ples et vraies (l’amour, la famille), dénuée d’éducation poli­tique et qui n’appréhende le monde extérieur qu’à tra­vers le prisme de son téléviseur.