Glo­ria Mun­di fit scan­dale en 1976 (les activistes d’ex­trême-droite posèrent des bombes dans les salles de ciné­ma), et aujour­d’hui encore c’est un film indé­cent d’une actu­al­ité vive, épous­tou­flante. La preuve en est qu’un réal­isa­teur con­tem­po­rain comme Haneke se saisit encore de ce thème de la guerre d’Al­gérie pour dénon­cer silence et bar­barie. Sor­dide, lyrique, Glo­ria Mun­di sonne comme un cri de colère : « Sous le pont Mirabeau, Con­corde, Colombes, des Arts, coule la Seine. Coulait en octo­bre 61 et coule encore la haine. La haine du bicot, du négro, de tous les immi­gros. Tu coules, tu coules, amante des noyés venus d’Al­gérie, jetés dans tes bras par-dessus pont par tes flics lumière de la ville lumière, Paris, ton amant en octo­bre de l’an­née 61 lors de l’u­nique man­i­fes­ta­tion algéri­enne. Galai il faut que tu t’en sou­vi­ennes si jamais le dés­espoir te con­dui­sait sur ses rives. » Réal­isé par un cinéaste dérangeant et rad­i­cal, Nico Pap­atakis, ce film est un chef-d’œu­vre d’au­dace et de lucid­ité. Comme l’écrivait Le Nou­v­el Obser­va­teur il y a 30 ans: « esprits con­formistes, âmes sen­si­bles s’ab­stenir »…

Glo­ria Mun­di touche à la topolo­gie de l’om­bre. Les actions de l’héroïne sont engluées dans l’opac­ité : l’in­famie, le mal, ramenés à la tor­ture et sol­idaires d’une réflex­ion sur le « moi » apa­tride, exilé. Glo­ria Mun­di, titre infin­i­ment ironique quand on voit l’héroïne « ensevelie du dehors »[1], ago­nisant dans l’abîme abrupt qu’est le monde. Nico Pap­atakis n’est pas un poète. Nico Pap­atakis est un con­teur. Il tient de Schéhérazade qui retar­dait sa mort par son habileté à con­ter, tenace, bra­vant l’im­monde, la mort, par l’in­tri­ca­tion du réc­it.

Le film débute par cet exer­gue : « À la recherche d’un cri qui traduirait toutes les souf­frances, toute la révolte des tor­turés, des sup­pli­ciés de par le monde. » Le tout pre­mier plan de Glo­ria Mun­di met en scène un offici­er explic­i­tant l’acte de tor­ture : « vous pou­vez com­met­tre, n’en déplaise aux âmes sen­si­bles, toutes les atroc­ités que votre patri­o­tisme vous inspire. »

À ce plan suc­cède celui d’une jeune femme dans un bain. Tableau à la Ver­meer, elle seule est éclairée, au cen­tre de la scène, d’une lumière crue, qui rend sa peau blême, mor­tifère. Des traces de brûlure sur le corps, elle s’élec­tro­cute en appli­quant la gégène sur ses seins. Elle hurle. Son vis­age filmé en gros plan a la pureté de celui d’une madone ; son cri de souf­france est celui du mar­tyre. Cette jeune femme, c’est Galai (inter­prétée par une sub­lime Olga Kar­latos). Elle est actrice et joue le rôle d’une ter­ror­iste dans le film réal­isé par Ham­dias son mari, qui sera absent tout au long du film. Pre­mière mise en abîme, qui recèle une ambiguïté presque inten­able, une théâ­tral­i­sa­tion extrême, un effet de dis­tan­ci­a­tion raf­finé et com­plexe : Galai s’adresse à son mari cinéaste absent en regar­dant la caméra. Elle le regarde, elle nous regarde. Elle lui par­le, elle nous par­le. Et quelque fois la voix-off de Ham­dias explique, incite, con­seille, souf­fle. Et puis le par­al­lélisme s’insin­ue : le cinéaste, Nico Pap­atakis est der­rière la caméra et filme sa femme actrice Olga Kar­latos.

Mise en abîme encore et encore : le film de Ham­dias est pro­jeté lors d’une soirée mondaine de gauche et cette œuvre ose les plans les plus scan­daleux. Une plongée rad­i­cale, une image un peu floue révè­lent une scène ter­ror­isante : une femme qu’on désha­bille, mai­gre, gracile et que s’a­muse à tor­tur­er un sol­dat aux yeux fiévreux bleus pas­sion, exta­tique dans son rôle de tor­tion­naire. Il y a beau­coup de Pasoli­ni dans le ciné­ma de Pap­atakis : le cinéaste filme la nudité du vis­age avec la même obsti­na­tion. Olga Kar­latos ressem­ble à la Callas de Médée. Longue, fine, grand yeux peints fiévreux, elle est la comé­di­enne et la femme. Indé­cente par son seul vis­age. Et puis un autre ter­ri­ble plan de Hamdias/Papatakis ren­voie cette fois au pro­fane pasolin­ien : une prêtresse fait sauter un bou­chon de cham­pagne en intro­duisant la bouteille dans son vagin, devant le même tor­tion­naire. Dernière mise en abyme : com­ment par­ler de la tor­ture si ce n’est en la faisant subir ? « Mal­heureuse­ment, explique une dame à Galai, je suis prête à vous aider. Mais la tor­ture vous com­prenez, là vrai­ment, je ne peux pas y adhér­er. Je ne sais pas si c’est une ques­tion de sen­si­bil­ité mais je suis sûre que la plu­part des spec­ta­teurs le ressen­ti­raient comme moi… c’est gênant. C’est gênant vous com­prenez de mon­tr­er un comé­di­en, une comé­di­enne se faire tor­tur­er, mimer la tor­ture, moi ça me gêne. »

Pap­atakis devance la cri­tique dans un méta-dis­cours rad­i­cale­ment per­for­matif ; il mon­tre effec­tive­ment une comé­di­enne (Olga Kar­latos) jouant le rôle d’une comé­di­enne orig­i­naire de l’est (Galai), laque­lle joue à son tour le rôle d’une ter­ror­iste arabe appelée à subir la tor­ture. « De ce déman­tèle­ment gigogne du mécan­isme dra­ma­tique, de cette “arti­fi­cial­i­sa­tion” du jeu, aurait dû naître selon moi une approche cri­tique de la souf­france et de son aspect sacral, qu’il soit à con­tenu poli­tique ou religieux » explique Pap­atakis.

Par ailleurs, la tor­ture est placée dans une per­spec­tive de réflex­ion sur l’al­ié­na­tion. Alié­na­tion dou­ble puisque la tor­ture est bien sûr physique mais aus­si morale : tor­ture d’une femme livrée à la soli­tude destruc­trice, femme aban­don­née au sup­plice de l’amour qui est celui d’at­ten­dre. Attente dans l’an­goisse d’un amant dis­paru. Le champ de la caméra est dés­espérant de vide : une télé, une table, un miroir. Galai est seule, par­le seule. Tutoiement d’une folie, qui révèle le nœud de con­tra­dic­tion : Galai veut souf­frir pour « l’i­den­ti­fi­ca­tion », elle veut crier comme les autres ont crié et c’est pourquoi elle se dresse con­tre les pseu­do-révo­lu­tion­naires ; à ce pro­pos, les cri­tiques les plus acerbes du film se font con­tre les gens de gauche : « Tout sauf le plas­tic chez soi, sauf le dan­ger réel, l’ac­tion con­crète » explique Pap­atakis. Mais l’en­gage­ment de Galai reste con­tra­dic­toire : elle ouvre à un Arabe en fuite puis lui ferme la porte au nez. Galai est l’ac­trice sup­pli­ciée mais elle veut aus­si être une star. Pap­atakis insiste sur le fait que « chez Galai, il pour­rait y avoir une espèce de mépris pour le met­teur en scène de ne pas pou­voir lui faire accéder au vedet­tari­at. Et il y aurait un mépris du met­teur en scène pour elle qui ne veut pas être comé­di­enne avant tout. La con­tra­dic­tion de Galai c’est peut-être de ne vouloir être qu’une star. » Seule­ment pour être star il faut se dévêtir dans les bureaux de pro­duc­teurs. Elle s’exé­cute. Elle arbore, les yeux tous pleins de folie, ses blessures béantes face à un pro­duc­teur tor­tion­naire qui, tout plein de mépris et d’hor­reur, lui plaque un cig­a­re sur le sein. Elle hurle, elle atteint le parox­ysme du cri. Enfin elle sait crier, elle a touché à la sacral­ité de la douleur. Elle n’est plus comé­di­enne, elle est la tor­turée enfin. Son vis­age se con­vulse, elle sourit, jouit dans la douleur, Galai ne sera pas une star. Il ne faut pas souf­frir pour être belle, il faut souf­frir pour s’en­gager, il faut souf­frir pour être actrice, il faut souf­frir pour être aimée et respec­tée de son Pyg­malion (absent et présent à la fois à la manière du pein­tre des Ménines).

Glo­ria Mun­di est donc un film engagé. Pap­atakis n’hésite pas à met­tre en scène et en avant le corps nu de sa femme-actrice : un corps meur­tri, dont les blessures s’ap­par­entent à des stig­mates. Et l’évo­ca­tion des stig­mates n’est pas anodine : le titre du film est une référence évi­dente à la reli­gion chré­ti­enne. Galai est une mar­tyre au sens chré­tien du terme : elle est battue, tor­turée, car elle témoigne de sa foi dans la révo­lu­tion. L’ac­trice de Glo­ria Mun­di n’ex­iste d’ailleurs que par son action. « La con­struc­tion du « je » ne se fait ni par la mémoire, ni par la per­cep­tion, mais unique­ment par une ultime présence à ce qui est sans cesse men­acé d’ef­face­ment ». Le « je » est syn­onyme de « je vis encore »[2].

En défini­tive, Glo­ria Mun­di résonne ici comme un chant ironique : dif­fi­cile de remerci­er Dieu quand il nous offre un monde tel qu’il nous l’est présen­té dans l’o­pus de Pap­atakis. Un monde dans lequel le pub­lic, après avoir en vue un pam­phlet brûlant sur la tor­ture, se lève en déclarant soulagé « Pas­sons aux choses sérieuses » : c’est-à-dire dîn­er. Espérons que ce n’est pas le sort qui sera réservé à la ressor­tie du film-choc de Pap­atakis (en salle depuis le 2 novem­bre).

Notes

Notes
↑1 Expres­sion de Han­nah Arendt, extraite de Vies poli­tiques.
↑2 Les Réc­its de la Koly­ma, Cha­la­m­ov, extrait de la pré­face de Jur­gen­son.