Pour son pre­mier long-métrage en tant que réal­isatrice, Shu Qi dépeint le quo­ti­di­en oppres­sant d’une petite fille, Hsiao-lee, au sein d’une famille dys­fonc­tion­nelle taïwanaise à la fin des années 1980. Avec ce réc­it aux accents auto­bi­ographiques, l’actrice de Mil­le­ni­um Mam­bo et de The Assas­sin sem­ble marcher dans les pas de Hou Hsiao-hsien pre­mière péri­ode, lorsqu’il se remé­morait son ado­les­cence (Les Garçons de Fengkuei) ou son enfance (Un temps pour vivre, un temps pour mourir) – c’est lui qui l’aurait d’ailleurs encour­agée à pass­er der­rière la caméra. Le motif de la réminis­cence s’incarne toute­fois ici autrement, par un goût pronon­cé pour les visions men­tales ou les mul­ti­ples rup­tures de rythmes et inserts qui visent à épouser la sub­jec­tiv­ité des per­son­nages (les syn­copes du mon­tage vien­nent par exem­ple traduire une mémoire frag­ilisée par des épisodes trau­ma­tiques). Si Shu Qi fait ain­si preuve d’une cer­taine ambi­tion, l’exécution reste brouil­lonne, don­nant l’impression d’une forme encore en ges­ta­tion, qui se cherche à tra­vers la mul­ti­pli­ca­tion de ses effets. C’est qu’il y a une con­tra­dic­tion entre la mise en scène, qui vise à capter des sen­sa­tions fugaces ou des tres­saille­ments de la con­science, et la lis­i­bil­ité des enjeux nar­rat­ifs. Girl tient même du film à thèse, en s’at­tachant à dépein­dre la manière dont la tox­i­c­ité du mari alcoolique con­t­a­mine la rela­tion entre la mère et la fille. Cette cir­cu­la­tion ambiva­lente, où la mère est à la fois un bour­reau et une vic­time, perd de sa puis­sance à force d’être martelée de séquence en séquence. Non seule­ment les mêmes sit­u­a­tions d’humiliation se répè­tent (tan­tôt entre le mari et sa femme, tan­tôt entre la mère et sa fille), mais elles sont aus­si soulignées par les dia­logues (« vous m’appartenez » lance par exem­ple l’homme à sa con­jointe), et même redou­blées sym­bol­ique­ment dans des inserts peu sub­tils (une araignée piégeant sa proie lors d’un accès de colère du patri­arche ; le vol d’un oiseau quand Hsiao-lee court seule sur une piste d’athlétisme pour sig­ni­fi­er le bref élan d’émancipation ressen­ti par la jeune fille).

L’aspiration à la lib­erté de Hsiao-lee se trou­ve elle aus­si entravée par cette ten­dance au sta­bilotage, notam­ment à tra­vers la bipar­ti­tion rigide que met en place le réc­it. L’espace domes­tique est ain­si filmé à tra­vers des sur­cadrages appuyés qui enser­rent les corps dans l’encadrement des portes, ou les vis­ages der­rière des bar­reaux de fenêtre – com­pren­dre : l’espace famil­ial est une prison. À ces scènes d’enfermement répon­dent les escapades de Hsiao-lee avec sa nou­velle amie Li-li, jeune fille au tem­péra­ment fougueux qui l’entraîne dans des échap­pées solaires, loin de la tox­i­c­ité du foy­er. Par ce jeu de con­trastes démon­strat­ifs, les per­son­nages finis­sent par devenir des fig­ures arché­typ­ales. Cette pesan­teur didac­tique est d’autant plus regret­table qu’elle lisse un réc­it intime dont la noirceur affleure dans un beau plan de l’ouverture, qui fig­ure Hsiao-lee, dis­simulée der­rière une sorte de cabane en toile dans sa cham­bre, obser­vant l’ombre d’une main mas­cu­line se pos­er der­rière le tis­su. À la manière d’une image prim­i­tive, la scène réus­sit à traduire quelque chose d’une blessure de l’enfance liée à la peur de la fig­ure mas­cu­line menaçante. Mais elle con­dense aus­si les lim­ites de Girl lorsqu’elle réap­pa­raît sous la forme d’un rêve au milieu du film : cette fois, la main transperce le drap pour venir saisir la jeune fille au cou. Là où le pre­mier plan tirait sa force de son pou­voir de sug­ges­tion, sa reprise l’affaiblit par un mon­tage laborieux, mul­ti­pli­ant les plans sur la main et le vis­age ter­ror­isé. Shu Qi sem­ble ici ne plus faire con­fi­ance aux moyens de sa mise en scène, en lit­téral­isant une nou­velle fois une idée qui perd alors de sa force d’évocation.