Plongeant dans les années 1930, Genius se con­cen­tre sur la col­lab­o­ra­tion étroite entre l’éditeur Maxwell Perkins (Col­in Firth) et l’écrivain Thomas Wolfe (Jude Law) pour met­tre en forme la prose pro­lifique de ce dernier – la pre­mière mou­ture de son roman Of Time and the Riv­er dépas­sait ain­si les 5 000 pages. Le film s’appuie sur leur dia­logue créatif pour ren­dre compte ciné­matographique­ment de ce que représente leur tra­vail d’écriture.

Le mérite de Genius est de ne pas trop vouloir vul­garis­er son pro­pos. Dans le sil­lage du proces­sus créatif foutraque de Thomas Wolfe, dont les textes sont faits d’un empile­ment de feuilles volantes, le film plonge au cœur d’un chem­ine­ment intel­lectuel retracé dans sa durée (deux ans ont été néces­saires pour con­denser Of Time and the Riv­er) et dans sa com­plex­ité (com­ment syn­thé­tis­er le texte pour le plus grand nom­bre sans en déna­tur­er le sens et les inten­tions).

Le pas­sage le plus réus­si du long-métrage – une série de scènes de déam­bu­la­tion urbaine d’une dizaine de min­utes – part ain­si d’un long para­graphe du roman lu à voix haute par Maxwell Perkins. La prose de Wolfe, très visuelle, sied à ce procédé un peu con­venu en inner­vant le film d’images qui res­teront – joli con­traste – invis­i­bles. Le moment est sus­pendu, l’éditeur con­vient de la beauté du style, mais même ce para­graphe a pri­ori incon­testable doit subir des coupes dras­tiques. À un Thomas Wolfe dépité, il sig­nale les adjec­tifs super­flus et les for­mu­la­tions à alléger. Il le guide pour qu’il écrive au plus juste – sans clichés ni digres­sions faciles – le sen­ti­ment, amoureux en l’occurrence, qu’il veut trans­met­tre. D’une dizaine de lignes, le para­graphe se voit résumer à trois phras­es sèch­es et superbes qui claque­nt dans l’air.

Des hommes tourmentés

Pour met­tre en images les joutes intel­lectuelles entre les deux hommes, Genius adopte un clas­si­cisme bon teint, avec une lumière tamisée un peu fade, et fait preuve d’un respect trop mar­qué à l’égard de con­ve­nances dra­maturgiques du genre biographique (après l’apogée la chute, après la chute la rédemp­tion…). Fonc­tion­nant en grande par­tie en vase clos, le plus sou­vent entre qua­tre murs (un bureau, une salle à manger…), le film patine dans son dernier acte, ne se remet­tant pas de l’éloignement affec­tif et pro­fes­sion­nel de Perkins et Wolfe. Man­quant de car­bu­rant, privé de ce qui était son cœur bat­tant, Genius tente mal­adroite­ment une ou deux échap­pées au grand air qui dis­so­nent trop avec ce qui précède, et le film perd petit à petit en inten­sité.

Néan­moins, en chemin, Genius parvient à dress­er le por­trait sub­til d’hommes tour­men­tés qui dédi­ent leurs vies à l’écriture d’histoires qu’ils por­tent vis­cérale­ment en eux. De bout en bout, le film témoigne d’une grande douceur avec ces per­son­nages. Et la qual­ité de l’interprétation n’y est pas étrangère : par une atten­tion portée aux expres­sions non-ver­bales, l’enchaînement des dia­logues en champ-con­trechamp laisse affleur­er des moments d’écoute qui traduisent l’ambivalence des sen­ti­ments éprou­vés. Ain­si, un geste peut mon­tr­er que la prox­im­ité affec­tive n’exclut pas les rap­ports de force ; une mim­ique trahit que l’admiration se teinte d’une pointe de jalousie. Met­teur en scène de théâtre recon­nu, Michael Gan­drange est à l’évidence un très bon directeur d’acteurs.