La sor­tie en grandes pom­pes du remake orchestré par l’inépuisable Baz Luhrmann est un par­fait pré­texte pour exhumer la précé­dente ver­sion réal­isée par Jack Clay­ton en 1974, avec Robert Red­ford dans le rôle-titre imag­iné par Fran­cis Scott Fitzger­ald. Seule­ment, à (re)voir cette inter­minable vari­a­tion vidée de chair et de pas­sion, écrasée par le poids d’une recon­sti­tu­tion fac­tice et académique, on peut se deman­der si c’était une bonne idée.

Mod­este réal­isa­teur bri­tan­nique aux sept longs-métrages en un peu moins de trente ans de car­rière, Jack Clay­ton se dis­tin­gua néan­moins à deux ou trois repris­es : pour avoir notam­ment offert l’Oscar de la meilleure actrice à Simone Sig­noret pour sa com­po­si­tion toute en sub­til­ité dans Les Chemins de la haute ville (1959) et pour avoir relevé le défi d’adapter bril­lam­ment Le Tour d’écrou d’Henry James dans Les Inno­cents (1962). Surtout con­nu aux États-Unis pour ses qual­ités de pro­duc­teur – notam­ment sur trois pro­jets de John Hus­ton : Moulin Rouge, Plus fort que le Dia­ble et Moby Dick, Jack Clay­ton n’eut jamais vrai­ment la charge d’un pro­jet d’envergure hol­ly­woo­d­i­enne, à l’exception de cette nou­velle adap­ta­tion d’un clas­sique de Fitzger­ald, Gats­by le mag­nifique. Il faut dire que l’écrivain améri­cain, ruiné à sa mort en 1940, était de nou­veau redé­cou­vert par l’industrie au cours de la décen­nie 1970, après avoir inspiré quelques longs-métrages ne faisant pas date dans les années 1920. Deux ans après Clay­ton, Elia Kazan se lançait à son tour dans l’adaptation du Dernier Nabab avec Robert De Niro dans le rôle-titre.

Afin d’assurer le suc­cès de son entre­prise, le réal­isa­teur bri­tan­nique ne lési­na pas sur les moyens en s’adjoignant notam­ment les ser­vices de Fran­cis Ford Cop­po­la au scé­nario et en réu­nis­sant deux des plus grandes stars du box-office de l’époque (Robert Red­ford et Mia Far­row). Mais surtout, il béné­fi­cia d’un bud­get par­ti­c­ulière­ment con­séquent pour recon­stituer le faste des fêtes hol­ly­woo­d­i­ennes des années 1920. Seule­ment, on ressent à chaque plan l’application du réal­isa­teur à rentabilis­er le bud­get qui lui fut octroyé, pri­vant son film d’un sous-texte, de cet oxygène qui per­met générale­ment aux pro­jets faramineux de ne pas se trans­former en démon­stra­tion de force aux airs de grande meringue indi­geste. Face à l’omnipotence du mythe lit­téraire, on devine que Jack Clay­ton ne s’autorisa jamais à affirmer une sin­gu­lar­ité qui aurait pu faire de cette adap­ta­tion autre chose qu’un exer­ci­ce sco­laire et asep­tisé, à mille lieues de la pas­sion incan­des­cente pré­ten­du­ment mise en scène autour de per­son­nages sans relief ni aspérité.

Inca­pable de pro­duire du ver­tige, Gats­by le mag­nifique s’encombre de per­son­nages hys­tériques, de drames posant mal­ha­bile­ment de vagues ques­tions morales sans con­séquences. Mal dirigés, Robert Red­ford brille par sa fadeur et Mia Far­row pousse la minaud­erie à out­rance. Autour d’eux, c’est un déco­rum sur­chargé qui trahit sys­té­ma­tique­ment la minu­tie de l’entreprise à se four­voy­er dans l’illustratif. D’après Clay­ton, l’excès des années folles ne sem­ble se car­ac­téris­er que par la pra­tique du charleston et par les tables qu’on ren­verse acci­den­telle­ment dans les belles récep­tions sous l’effet de l’enivrement. De quoi se deman­der pour quelles raisons le Code de Cen­sure a souhaité encadr­er les mœurs hol­ly­woo­d­i­ennes des années 1920, trau­ma­tisé par les nom­breux scan­dales étalés dans les jour­naux de l’époque (vio­ls, meurtres, pris­es de drogue, etc.). Ici, tout est mal­heureuse­ment bien trop pro­pret et gen­til­let pour faire cra­quer le ver­nis. Échec cuisant sur toute la ligne, cette adap­ta­tion de Gats­by le mag­nifique ne sus­cite qu’ennui poli et indif­férence.