Sur­prise, et oblig­a­tion de se ren­dre à l’év­i­dence : en charge de l’adap­ta­tion à l’écran des facéties du per­son­nage de BD Gas­ton Lagaffe, Pierre François Mar­tin-Laval et sa bande ont réus­si, à défaut d’un bon film, à éviter le navet pesti­len­tiel que lais­saient crain­dre non seule­ment la bande-annonce peu engageante, mais surtout d’autres adap­ta­tions de BD par la même équipe, Les Profs et Les Profs 2. La cam­pagne pro­mo­tion­nelle ayant bien fait com­pren­dre — à la con­ster­na­tion de beau­coup — que l’in­ter­pré­ta­tion de la créa­tion de Fran­quin ne ressem­blerait que par­tielle­ment au matéri­au d’o­rig­ine, il est per­mis d’éprou­ver quelque récon­fort en y décou­vrant au moins le témoignage sincère (et jamais voilé de la moin­dre mesquiner­ie, chose remar­quable dans ce genre de film) d’un cer­tain amour pour la sin­gu­lar­ité d’un per­son­nage dont elle tâche de restituer religieuse­ment le petit monde intime (à défaut d’être aus­si respectueuse envers les per­son­nages sec­ondaires). Dans le dip­tyque des Profs, de per­son­nages, il n’y en a pas vrai­ment, tout juste des spéci­mens d’une représen­ta­tion de classe où la par­o­die sert de cache-mis­ère à la com­plai­sance envers une cer­taine insti­tu­tion et, surtout, envers un degré zéro bien français de la comédie. Ici, le rap­port de force n’est pas le même : c’est plutôt le comique télévi­suel avec ses ressorts grossiers — comme les gri­maces hys­tériques des comé­di­ens mas­culins — qui sert d’écrin, certes peu élé­gant, à la fig­ure cen­trale bédéesque du “héros sans emploi”, dont l’im­per­turbable non­cha­lance lunaire (bien endossée par l’in­ter­prète Théo Fer­nan­dez) et les improb­a­bles fétich­es qui l’ac­com­pa­g­nent (la mou­ette, le chat, le “gaffo­phone”…) délim­i­tent une bulle d’a­n­ar­chie venant déré­gler la cul­ture du tra­vail au sein de laque­lle il fait mon­tre d’une décon­nex­ion totale.

La gaffe est-elle soluble dans le système ?

Dès la décou­verte, par le pau­vre directeur mar­ket­ing Prunelle, du “nou­veau sta­giaire” dans une pièce dont la semi-obscu­rité promet­teuse d’in­quié­tude con­traste avec l’a­p­athie du per­son­nage qu’elle révèle, le film prend le par­ti de jouir et faire jouir de cette men­ace humoris­tique per­ma­nente sur la mécanique d’en­tre­prise… jusqu’à un cer­tain point, puisque ses lim­ites sont pré­cisé­ment celles du proces­sus de pro­duc­tion chargé de ren­dre cette fig­ure de rébel­lion tran­quille com­pat­i­ble avec une dif­fu­sion en prime-time dans la case “Ciné-Dimanche” (TF1 est copro­duc­trice). D’où la cohab­i­ta­tion for­cée et pas très heureuse entre l’hu­mour “lagaffesque” et celui d’une de nos navrantes séries en for­mat court — et aus­si le con­stat que, pour ce per­son­nage, pass­er du for­mat de demi-planch­es de BD à celui d’un long-métrage TF1-com­pat­i­ble n’est pas de tout repos : pour tenir sur une telle longueur, la pro­duc­tion ne voit d’autre solu­tion que de rassem­bler les gaffes dans un ensem­ble où l’on délaie, on com­pose, on bouche quelques trous avec des élé­ments de scé­nario dis­pens­ables (comme la sous-intrigue autour du fils du grand patron, qui jus­ti­fie un temps la péren­nité de Lagaffe dans l’en­tre­prise).

Par­mi les trahisons envers l’œu­vre d’o­rig­ine, une en par­ti­c­uli­er n’est pas inno­cente : de la moyenne entre­prise sérieuse et qui tente de le rester (les Édi­tions Dupuis, pré­cisé­ment édi­teur de l’œu­vre), l’adap­ta­tion trans­pose l’ac­tion dans une PME fic­tive à l’ac­tiv­ité si far­felue qu’elle se trou­ve rapi­de­ment en dif­fi­culté finan­cière. Un tel choix de scé­nario, on s’en aperçoit à la longue, pré­pare le ter­rain à une issue somme toute con­sen­suelle — et fort peu fidèle à l’e­sprit de la BD — où le sys­tème anar­chique Lagaffe et la norme toute rel­a­tive en péril de sa société finiront par se rejoin­dre et trou­ver un ter­rain d’en­tente. Con­forme à ce pro­gramme, le traite­ment des gags par la mise en scène passe gradu­elle­ment de l’amé­nage­ment de la sur­prise (annonces de “quelque chose qui est arrivé”, sur­gisse­ment à tra­vers le plan ou en arrière-plan…) à l’ac­cep­ta­tion du gag de gaffeur comme norme, jusqu’à la jouis­sance amé­nagée via un sus­pense en mon­tage par­al­lèle. Jusqu’à l’is­sue fédéra­trice atten­due, évidem­ment déce­vante, et qui pour­rait rap­pel­er la trahi­son sim­i­laire du Doc­teur Knock de Jules Romains par Lor­raine Lévy sans un petit détail qui le sauve un peu : ici le héros rebelle ne se rachète pas, et n’ac­cepte les hon­neurs que parce qu’ils l’au­torisent à rester dans sa bulle. Une bulle assez bien­v­enue pour qu’on aie envie de s’y lover et s’y pro­téger de la médi­ocrité qui l’en­toure.