Que dire de cette énième pro­duc­tion boum-boum signée Europa­Corp ? La recette est main­tenant con­nue de tous : Luc Besson au scé­nario, un exé­cu­tant inter­change­able para­chuté à la réal­i­sa­tion (ici Pierre Morel, mais il pour­rait tout aus­si bien s’appeler Gérard Pirès, Gérard Kraw­czyk, Julien Séri…), une his­toire qui tient sur un post-it et pré­texte à des scènes d’action à n’en plus finir, une musique omniprésente et érein­tante. Pour ce From Paris with Love, l’entreprise mer­can­tile s’étoffe : deux têtes d’affiche (John Tra­vol­ta et Jonathan Rhys Mey­ers) garan­tis­sent la vis­i­bil­ité inter­na­tionale du film et son ren­de­ment max­i­mum. Pour le spec­ta­teur en revanche, la garantie qu’on le prenne pour un âne en lui livrant une vision abrutis­sante du monde qui l’entoure.

James Reese (Jonathan Rhys Mey­ers) est un homme sérieux qui tra­vaille comme assis­tant pour l’ambassadeur améri­cain à Paris. Il est régulière­ment con­tac­té par les ser­vices secrets pour effectuer quelques petites mis­sions. Eh oui, car son rêve, c’est d’être agent secret. Il pos­sède un bel apparte­ment dans un coin cos­su de la cap­i­tale. Sa petite amie est folle amoureuse de lui, et l’attend le soir pour le séduire ou lui pré­par­er un dîn­er aux chan­delles. Voilà pour le pre­mier quart d’heure du film. Bien sûr, pour éviter que le spec­ta­teur ne s’endorme, on le stim­ule ponctuelle­ment avec des sit­u­a­tions éculées, mais cen­sées apporter leur petit lot de sus­pense. Exem­ple : Reese est chargé de plac­er un micro dans le bureau du min­istre des affaires étrangères pen­dant qu’il s’entretient avec l’ambassadeur. Naturelle­ment, le chew­ing-gum util­isé pour fix­er le micro ne colle pas, et Reese doit s’y repren­dre à plusieurs fois pour accom­plir sa mis­sion. Ouf, on a eu chaud. En ren­trant chez lui, il décou­vre des tâch­es rouges dans la cage d’escalier. La porte de son apparte­ment est entrou­verte. Puis sur­git sa petite amie en robe de soirée : « Désolé chéri, en pré­parant le repas, j’ai fait tomber de la sauce tomate partout ! » Ouf, on a eu peur.

Puis arrive Char­lie Wax (John Tra­vol­ta), avec qui il va devoir faire équipe pour une mis­sion qui, si elle est réussie, lui ouvri­ra les portes des ser­vices secrets. Tra­vol­ta en fait des tonnes dans le rôle d’un agent spé­cial, cliché de l’américain raciste qui se croit tout per­mis, débi­tant des grossièretés à chaque phrase, aimant les armes et le Roy­al Cheese (clin d’œil navrant à Pulp Fic­tion). Le bud­dy-movie se dou­ble alors d’un réc­it d’initiation au ras des pâquerettes, puisque Reese devra appren­dre le méti­er au con­tact de Wax, c’est-à-dire s’endurcir tout en ayant l’air « cool » (en prenant un peu de cocaïne par exem­ple), laiss­er tomber sa petite amie car l’amour c’est pas pour les durs, et réus­sir à devenir, à l’image de son com­père, un gros bour­rin qui fon­cera dans le tas sans réfléchir. Le film suit alors une logique éprou­vée : une scène d’action (fusil­lade ou pour­suite au menu) mon­tée de manière épilep­tique, des vannes bien grass­es, et…et la mis­sion au fait ? On com­prend vague­ment qu’il y a une his­toire de cel­lule ter­ror­iste qui doit être déman­telée là-dessous, mais chut, il ne faut pas trop en dire, cela ris­querait de devenir trop com­pliqué pour les sim­ples spec­ta­teurs que nous sommes. Ce que l’on est en droit de com­pren­dre, c’est qu’après une demi-heure de fusil­lade dont les moti­va­tions res­teront obscures, Besson est capa­ble de relancer l’intrigue avec un rebondisse­ment plat et arti­fi­ciel, où la petite amie de Reese est démasquée comme étant impliquée dans l’at­ten­tat à venir. En gros, le seul rôle féminin rel­a­tive­ment impor­tant du film est une vilaine séduc­trice dou­blée d’une traitresse.

Tout, dans From Paris with Love, est pré­texte à chamail­leries, à fusil­lades: un mau­vais plat servi dans un restau­rant chi­nois, une bande de jeunes qui provo­quent nos deux héros… Tuer est une occu­pa­tion, une dis­trac­tion, et les morts s’accumulent sans que l’on com­prenne en quoi cela fait avancer l’intrigue. On se croirait dans un jeu vidéo, où il suf­fi­rait de tuer le plus de monde pos­si­ble afin d’arriver au niveau suiv­ant, le tout avec des ralen­tis styl­isés sur des balles qui tra­versent des têtes et répan­dent du sang sur les murs. Le tout est empa­que­té dans une vision com­mu­nau­tariste du micro­cosme parisien attris­tante, où l’on doit élim­in­er des Chi­nois pour déman­tel­er un traf­ic de drogue, des Pak­istanais prox­énètes et fab­ri­cants de bombes, et des jeunes de ban­lieue deal­ers de cocaïne. L’attentat qui doit être com­mis durant un som­met entre ambas­sadeurs sur l’Afrique est per­pétré au nom d’un fon­da­men­tal­isme religieux dont on ne saura pas ce qu’il revendique, mais qui est incar­né par une femme voilée et un homme aux traits du Moyen-Ori­ent. Véhiculer de tels clichés dans un film de diver­tisse­ment est très regret­table, car cela par­ticipe à une hiérar­chi­sa­tion néfaste des dif­férentes class­es et com­mu­nautés qui font par­tie inté­grante de notre société. Le ciné­ma par­ticipe à la créa­tion d’un imag­i­naire col­lec­tif, et même s’il n’en est pas le seul con­sti­tu­ant, il peut très bien con­tribuer à dis­soudre les idées reçues, et par­ticiper à la con­cep­tion d’un espace com­mun d’échanges et de dis­cus­sions. Dans From Paris with Love, dif­férentes par­ties de notre pop­u­la­tion sont livrées en chair à canon, coincées dans des stéréo­types d’une vision rétro­grade et stan­dard­is­ée de l’humanité.

Bien sûr, on pour­ra tou­jours rel­a­tivis­er la portée de ce long-métrage, rétor­quer que c’est un « bud­dy movie », un film de genre, un sim­ple diver­tisse­ment. Mais la désagréable impres­sion lais­sée par le film se cristallise dans les effets de recon­nais­sance d’une réal­ité sociale de notre pays (la crise des ban­lieues, mon­tée en puis­sance des com­mu­nau­tarismes, amal­game entre islam et ter­ror­isme), ren­for­cée par la présence à l’écran d’un décor recon­naiss­able par tous : Paris, ses quartiers, sa ban­lieue. La récupéra­tion de ces thé­ma­tiques au ser­vice d’un film qui ne cherche qu’à faire la part belle à un héros aux répar­ties dou­teuses (Reese, en pleine fusil­lade, demande à Wax s’il reste encore beau­coup de Chi­nois à abat­tre, il répond : « Au dernier recense­ment, env­i­ron un mil­liard ») achève de con­va­in­cre quant à la démarche oppor­tuniste des pro­duc­teurs. À ce titre, From Paris with Love est gras et indi­geste.