Troisième film de son auteur, Frères d’ex­il nous narre l’aven­ture de deux jeunes garçons d’o­rig­ine kurde fraîche­ment immi­grés dans l’Alle­magne d’au­jour­d’hui. Sans con­ces­sions et bru­tal, le film nous plonge dans une guerre de clans aus­si vio­lente qu’ab­surde qui traduit dans un con­stat pes­simiste l’im­pos­si­ble réc­on­cil­i­a­tion de l’in­di­vidu avec la com­mu­nauté.

Azad est un jeune Kurde. Il quitte la pau­vreté de son vil­lage turc pour rejoin­dre son grand frère en Alle­magne. Ce dernier a réus­si dans les affaires en devenant un prox­énète sans scrupules. Une fois en Europe, Azad intè­gre un foy­er d’ac­cueil pour les nou­veaux immi­grants kur­des. Il y fait la con­nais­sance d’I­bo, un jeune orphe­lin de neuf ans. Une pro­fonde ami­tié lie les deux garçons qui devi­en­nent bar­bi­ers ambu­lants. Mais une mau­vaise ren­con­tre fondée sur le plus grand des hasards déchaîne une guerre sans mer­ci entre Turcs et Kur­des…

À par­tir d’un sujet assez con­venu, Yil­maz Arslan tire un film maîtrisé et vio­lent qui, sans éviter un cer­tain mis­éra­bil­isme, nous plonge dans des sit­u­a­tions de plus en plus ter­ri­fi­antes au fur et à mesure que le film se déroule. La pre­mière par­tie est une évo­ca­tion du dénue­ment dans lequel vivent les pro­tag­o­nistes. Du vil­lage natal kurde au foy­er en Alle­magne, en pas­sant par les toi­lettes glauques où les deux garçons exer­cent leur méti­er de bar­bi­er, c’est une véri­ta­ble vie de mis­ère que nous fait partager la caméra d’Arslan. Il s’ag­it pour les per­son­nages de pou­voir sur­vivre sur une terre incon­nue et pas for­cé­ment accueil­lante. La société alle­mande n’a aucune prise sur la vie des per­son­nages au point qu’elle reste con­stam­ment en marge du film. Le cœur des pro­tag­o­nistes reste défini­tive­ment en Turquie.

Seuls Azad et Ibo sem­blent pou­voir faire front grâce à l’ami­tié qui les unit. Une ami­tié un peu ani­male, pri­maire réu­nis­sant deux êtres au cœur pur dans un instinct de survie. Elle est leur bien le plus pré­cieux et leur per­met de pou­voir encore rêver à un monde meilleur, une pos­si­ble réus­site, à l’in­verse du grand frère d’Azad dont les agisse­ments nous sont mon­trés en par­al­lèle. Prox­énète vio­lent et tour­men­té, il reste un homme de l’om­bre qui a choisi la logique de la loi du plus fort pour gag­n­er sa vie, finale­ment sa seule con­so­la­tion. Si cette pre­mière par­tie se risque par­fois à un cer­tain mis­éra­bil­isme et à une analyse binaire dans son approche doc­u­men­taire, la sec­onde s’en­gage dans une propo­si­tion ciné­matographique plus forte, plus inat­ten­due, en exploitant notam­ment une cer­taine forme de théâ­tral­ité plus per­son­nelle mais aus­si plus cohérente.

Suite à une ren­con­tre des plus banales dans le métro avec deux frères turcs, la sit­u­a­tion s’en­ven­ime pour un rien et Azad et Ibo se retrou­vent à la mer­ci de ces deux pro­tag­o­nistes. Il n’est alors plus ques­tion d’in­té­gra­tion ou de tra­vail, mais d’hon­neur et de vengeance. Le film devient une vendet­ta des plus vio­lentes entre les deux familles quand le grand frère d’Azad vient à s’en mêler. Voilà l’his­toire la plus con­nue du monde, mais aus­si la plus effi­cace. Avec ce retour de l’ar­chaïsme à l’heure où deux héros veu­lent pren­dre un nou­veau départ, le film s’en­gage dans le chemin de la tragédie. Une tragédie qui n’avait jusqu’à présent fait qu’­ef­fleur­er le film. Les sché­mas nationaux qu’ils ont importés de leur terre d’o­rig­ine resur­gis­sent dans une absur­dité des plus vio­lentes.

Le rêve de bon­heur d’Azad et Ibo éclate en plein vol et ils se retrou­vent plongés dans une guerre sans relâche des com­mu­nautés sur laque­lle pèse le lourd poids de rancœurs sécu­laires. Il n’y aura pas de nou­veau départ, mais un ter­mi­nus à l’ar­rivée. On pense alors à Pasoli­ni, à qui le film est dédié, pour ce retour de la tragédie la plus archaïque dans le monde mod­erne. Une tragédie de l’in­di­vidu face à la com­mu­nauté. Yil­maz Arslan ne prend par­ti ni pour les Kur­des ni pour les Turcs mais les ren­voie dos à dos dans leurs exal­ta­tions de la vio­lence.

On peut rester insen­si­ble au pro­pos de Yil­maz Arslan, finale­ment assez mis­an­thrope, et à son apolo­gie de l’in­di­vid­u­al­isme qui selon lui « est le dernier rem­part con­tre le dik­tat des com­mu­nautés: lui seul per­met encore à l’homme de trou­ver sa pro­pre voie et d’avoir du respect pour la vie », mais sa grande maîtrise de la dra­maturgie et des émo­tions emporte le spec­ta­teur dans cette his­toire sans retour.