Le 26 juin 2015 et alors que la plu­part des États améri­cains ont pro­gres­sive­ment voté la loi depuis 2004, le mariage pour tous est légal­isé dans l’ensemble du pays. Cette avancée juridique fait suite aux nom­breux com­bats menés par divers­es organ­i­sa­tions LGBT telles que l’Human Rights Cam­paign. Un an plus tôt et dans le cadre de l’une de ses con­férences, la comé­di­enne Ellen Page effec­tu­ait son com­ing-out et décidait de s’investir dans le com­bat pour l’acceptation. Elle tour­nait Free Love quelques mois plus tard, qui nous arrive aujourd’hui en salles.

Dans le long-métrage de Peter Sol­lett, la cana­di­enne incar­ne Sta­cie Andree, jeune femme qui s’en­gage dans une rela­tion avec une lieu­tenant de police de dix-neuf ans son ainée. Cette dernière, inter­prétée par Julianne Moore, tombe grave­ment malade et aimerait que sa com­pagne puisse béné­fici­er de sa pen­sion après son décès. Si une pos­si­bil­ité légale existe pour les fonc­tion­naires non mar­iés, elle est cepen­dant soumise au libre arbi­tre du comté. Or, s’il n’oppose que peu de résis­tance aux cou­ples hétéro­sex­uels, led­it comté refuse, par idéolo­gie poli­tique, d’accorder les mêmes droits aux cou­ples homo­sex­uels. Un bras de fer s’engage alors entre les deux par­ties, ne mesurant pas encore l’importance du reten­tisse­ment qu’engendrera l’affaire.

Avec un pitch pro­gres­siste et dont la volon­té est de con­tribuer aux change­ments qui se pro­duisent peu à peu en Occi­dent, Free Love s’impose d’emblée comme un film atten­du et por­teur d’espoir pour bien des com­mu­nautés. Mais un sujet impor­tant et des comé­di­ens qui font preuve d’un cer­tain brio (d’une Julianne Moore déjà touchante dans des rôles de malade comme celui qu’elle por­tait dans Still Alice en 2014 à un Steve Carell dont le sens du rythme qui fai­sait le sel de The Office séduit plus avant dans des rôles engagés) ne pour­ront éclipser les failles d’une propo­si­tion de ciné­ma à la forme sou­vent plate et à l’in­trigue con­v­enue. Dans cet esprit de dig­nité planant sur un long-métrage qui filme l’amour avec la pudeur d’un pro­duit Dis­ney, un min­i­mum de sen­su­al­ité aurait sans doute mieux soutenu une intrigue qui se déroule de façon très linéaire : la ren­con­tre, la mal­adie, le procès et cette issue fatale qui invite à vers­er quelques larmes à coups d’ef­fets de manche (flash­backs et musique) qui se sub­stituent au pro­pos. Au-delà de ces effets faciles, quelques moments vien­dront réveiller la ron­ron­nante mécanique d’un pro­jet mou car crispé à l’idée d’abîmer ses prin­ci­pales fig­ures féminines. Ce seront donc les sail­lies pro­gres­sistes de ses per­son­nages mas­culins (l’ac­tiviste incar­né par Steve Carell et ses dif­férents sou­tiens) qui auront la charge de remuer effi­cace­ment la soupe. Aus­si, la scène la plus savoureuse de Free Love est peut-être celle où un prêtre épis­co­pal con­vo­qué comme témoin défend la réal­ité de ce qu’a dit Jésus sur l’homosexualité à tra­vers un long silence qui parvient à bous­culer les juges (« Rien, voilà exacte­ment ce qu’il a dit à pro­pos de l’ho­mo­sex­u­al­ité ! »). Ryth­mé, drôle et touchant, ce pas­sage qui entend présen­ter un pan de l’église ouvert aux homo­sex­uels recèle surtout en creux la stratégie d’un film qui, pour les défendre, tient le plus sou­vent à soutenir l’idée qu’ils peu­vent à leur tour s’in­scrire dans la norme. Dou­blant cette scène, c’est aus­si et surtout ce que laisse enten­dre la plaidoirie finale de Sta­cie Andree, par­ti­c­ulière­ment cen­trée sur son désir d’achever sa vie en pro­prié­taire d’une mai­son et d’un chien.

Dans Free Love comme ailleurs, il est donc regret­table de con­stater que la cause homo­sex­uelle ne puisse avancer qu’à la con­di­tion que les­dits homo­sex­uels mon­trent pat­te blanche aux garants des défenseurs de la norme. Et cette idée de ne les accepter que sous réserve de les voir men­er une vie rangée, voire mar­i­tale tant qu’ils ne dérangent pas, con­stituera une argu­men­ta­tion con­ser­va­trice peu à même de soutenir les idées pro­gres­sistes dont l’œuvre aurait aimé se faire le porte-dra­peau. Parce qu’il aura préféré séduire les détracteurs du mariage pour tous en leur ven­dant un cou­ple homo­sex­uel à même de caress­er au mieux leur idéal con­ser­va­teur, le film de Peter Sol­lett ne s’imposera qu’en ode à la lib­erté con­di­tion­nelle (plutôt qu’absolue). Mis­ant petit et sur des surlen­de­mains qui chantent plutôt que d’attaquer le prob­lème de manière frontale et immé­di­ate, il restera au moins un film sup­plé­men­taire s’in­scrivant dans la lutte con­tre l’homophobie.