La pro­mo­tion de Frank, évidem­ment, s’est essen­tielle­ment faite autour du per­son­nage azimuté homonyme, joué par Michael Fass­ben­der, et de l’énorme et grotesque tête en papi­er mâché qu’il arbore pen­dant presque tout le long-métrage, cam­ou­flant son vis­age de star.[1] Cela s’avère une étrange façon de ven­dre le pro­duit, puisqu’elle revient à retourn­er son véri­ta­ble argu­ment, en pro­mou­vant le per­son­nage telle l’at­trac­tion moti­vant le déplace­ment. Or le film ne s’ap­plique juste­ment pas à ven­dre son per­son­nage, mais à faire la lumière sur sa chosi­fi­ca­tion, dis­puté qu’il est par d’autres comme une icône suprême à s’ap­pro­prier.

La dis­pute se déroule au sein d’un groupe musi­cal sin­guli­er, du genre pop avant-gardiste et au nom imprononçable. Jon (Domh­nall Glee­son), un jeune employé de bureau aux ambi­tions de musi­cien, s’y incruste à la faveur d’un coup du sort pour rem­plac­er le clav­iériste et décou­vre un monde de folie plus ou moins douce, de bonds réguliers entre pré­pa­ra­tion et impro­vi­sa­tion et entre rai­son et absur­dité, de ten­sion fille de l’in­cer­ti­tude per­ma­nente. Au cen­tre s’agite led­it Frank, leader, chanteur et song­writer aus­si artis­tique­ment génial que men­tale­ment per­ché, d’au­tant plus intim­i­dant sous son casque grossier orné d’yeux et d’une bouche par­faite­ment inex­pres­sifs. Si le groupe entier résonne de cette démence, ce n’est pas seule­ment pour ses chan­sons sans queue ni tête et ses con­certs chao­tiques, mais avant tout parce que les autres, quoique a pri­ori sains d’e­sprit, se lais­sent entraîn­er — par com­plai­sance, par ému­la­tion — dans les erre­ments de leur meneur. Or, ayant de bonnes raisons de se sen­tir plus sta­ble que les autres (mais igno­rant à quel point il est lui aus­si per­méable à la folie ambiante), Jon tente insi­dieuse­ment de pren­dre l’as­cen­dant sur le groupe en leur sug­gérant des idées de suc­cès, et en appuyant sa prox­im­ité avec le leader/icône, au grand dam de la sus­cep­ti­ble Clara (Mag­gie Gyl­len­haal) qui aimerait bien garder celui-ci pour elle seule — d’où une rival­ité amoureuse per­verse puisqu’on ne saisit pas trop la nature exacte du désir de Clara.

Accompagnement des malades

Face à Frank, on n’est pas vrai­ment sidéré par la touche bor­der­line du spec­ta­cle de la folie, trop savam­ment dosée pour con­va­in­cre. On est encore moins intéressé par une éventuelle réflex­ion sur le statut d’icône artis­tique, où l’on en reste au pre­mier degré. En revanche, le meilleur os que le film trou­ve à ronger est cette lutte de pou­voir autour d’une per­son­ne que les bel­ligérants réduisent à son image, alors qu’ils sont cen­sés être proches d’elle — notam­ment le par­cours du jeune novice qui se débar­rasse vite de son sem­blant d’in­no­cence pour assou­vir son désir d’ex­is­ter. C’est vis-à-vis de ce dernier que la mise en scène tra­vaille la prox­im­ité, ne cher­chant pas à pren­dre de la hau­teur sur le phénomène per­vers qui se joue dans le groupe, mais au con­traire nous impli­quant en son sein, nous offrant de l’ob­serv­er de l’in­térieur, sans autre par­ti pris que celui du cinéaste au moins aus­si atten­tif aux drames uni­verselle­ment humains qu’aux petites embardées excen­triques.

Car sous la grosse tête de papi­er mâché, der­rière les états fam­i­liers de la comédie douce-amère, on décèle une vraie atten­tion aux enjeux sous-ten­dant les per­son­nages — et une vraie mal­adie, en fin de compte : celle d’une accou­tu­mance, voire d’une dépen­dance qui mine cha­cun des mem­bres de la com­mu­nauté sans qu’ils veuil­lent l’ad­met­tre. Il faut voir dans quel état, après l’inévitable crise de trop qui dis­loque tout, on retrou­ve les sur­vivants du groupe, se traî­nant comme s’ils étaient en cure de dés­in­tox­i­ca­tion, alors que cer­tains symp­tômes indiquent que la guéri­son sera encore longue. Le film achève alors de les suiv­re tan­dis qu’ils tâchent de se retrou­ver, eux-mêmes et les autres, de renouer les liens anciens, ou plutôt la vérité des liens qu’ils s’imag­i­naient, avec cepen­dant le regard défait de ce pou­voir qui les main­te­nait dans l’é­tat étrange qui fut le leur. Quant à Jon, le regard soulagé, il ne peut plus échap­per à son statut d’in­trus. Le film a le bon goût de ne pas le chas­s­er, mais de le laiss­er sor­tir de scène en toute dis­cré­tion, pour le récupér­er juste après, déjà dehors. Ce n’est pas un hasard s’il occupe le dernier plan, lui qui était finale­ment la sec­onde grosse tête du drame, con­sti­tu­ant avec Frank les deux faces prépondérantes d’un drame humain où cha­cun s’ef­force d’ex­primer sa pro­pre exis­tence — ce que la pro­mo­tion du film pou­vait moins facile­ment ven­dre qu’un cer­tain acces­soire excen­trique. Comme son per­son­nage homonyme, Frank vaut mieux que son masque.

Notes

Notes
↑1 Per­son­nage large­ment inspiré de feu Chris Sievey, leader du groupe pop anglais The Freshies.