Pre­mier grand suc­cès de Pedro Almod­ó­var en France (plus de 600 000 entrées), lau­réat de cinq Goyas en Espagne, Femmes au bord de la crise de nerfs est en quelque sorte l’œuvre-somme des années 1980 du célèbre réal­isa­teur espag­nol, celle qui lui per­mit de ren­tr­er dans la cour des grands. Débridé, col­oré, un brin folk­lorique diraient ses détracteurs, le film mar­que aus­si la fin d’une fructueuse col­lab­o­ra­tion avec Car­men Mau­ra, actrice-fétiche qui ne revien­dra qu’en 2006 dans Volver.

Enfant de la movi­da nour­ri aux telen­ov­e­las, Pedro Almod­ó­var a tou­jours revendiqué un goût pour l’ar­ti­fice aux gross­es ficelles et ne s’est jamais vrai­ment préoc­cupé de la vraisem­blance de ses scé­nar­ios. Le désor­dre qui par­court ses pre­miers films mar­que sou­vent le rejet d’un ordre bien-pen­sant et ses per­son­nages – très typés, voire stéréo­typés – sont à l’ex­act opposé d’un mod­èle de con­formisme bour­geois hérité de quar­ante ans de fran­quisme. Femmes au bord de la crise de nerfs, réal­isé en 1988, est une belle syn­thèse des motifs esthé­tiques et des thèmes qui ont jalon­né la pre­mière décen­nie d’ac­tiv­ité du réal­isa­teur espag­nol. Auréolé d’un suc­cès qui dépasse large­ment les fron­tières ibériques, le film donne une idée plutôt pré­cise de ce qu’est la recette d’Almod­ó­var (qui a atteint par­fois sa pro­pre lim­ite, comme avec le récent Les Amants pas­sagers), au point de nour­rir une auto-par­o­die plutôt inat­ten­due dans Étreintes brisées. Film-charnière d’une fil­mo­gra­phie encore en devenir, Femmes au bord de la crise de nerfs mar­que surtout la fin d’une riche col­lab­o­ra­tion avec une actrice fétiche, Car­men Mau­ra, que le réal­isa­teur ne retrou­ve qu’en 2006 pour Volver, sans que l’on con­naisse pré­cisé­ment les raisons de cet arrêt.

Après avoir joué les trans­sex­uelles dans La Loi du désir, l’ac­trice au tem­péra­ment vol­canique endosse les habits de Pepa, jeune quadra con­nue en tant que dou­bleuse de films, acces­soire­ment larguée par un amant peu scrupuleux. Boulever­sée par cet aban­don, elle enchaîne les actes irraison­nés et par­fois lourds de con­séquences, croisant au cours de sa ten­ta­tive de recon­quête une galerie de per­son­nages féminins plus bor­der­line les uns que les autres. D’ailleurs, le titre ne s’en cache pas : l’une des prin­ci­pales mécaniques du film repose sur une hys­térie fémi­nine col­lec­tive, con­tre­point des lâchetés des hommes dont elles se ren­dent dépen­dantes affec­tive­ment. Il serait ten­tant de faire de la soci­olo­gie de comp­toir et de voir dans Femmes au bord de la crise de nerfs une vague misog­y­nie basée sur une guerre des sex­es menée au désa­van­tage des héroïnes. S’il ne s’est jamais caché d’être un fétichiste des femmes (sa col­lab­o­ra­tion avec Pené­lope Cruz a d’ailleurs eu un effet amplifi­ca­teur), Pedro Almod­ó­var est cepen­dant bien trop tra­vail­lé par la ques­tion du genre et de ses fron­tières pour réduire ce film à un instan­ta­né des rap­ports hommes/femmes dans l’Es­pagne de la fin des années 1980. Le par­ti-pris du réal­isa­teur est plutôt de jouer avec le stéréo­type féminin tout droit sor­ti des séries télévisées, grossis­sant le trait de la vieille garce démo­ni­aque, exagérant le lib­erti­nage incon­scient d’une jeune man­nequin sui­cidaire ou encore tra­vail­lant la fig­ure de la vierge autori­taire (Rossy de Pal­ma, dans le deux­ième rôle de sa car­rière nais­sante).

Comme dans La Loi du désir en 1987 puis dans La Mau­vaise Édu­ca­tion ou Étreintes brisées ces dernières années, la mise en abyme et le fac­tice sont ici au cen­tre du dis­posi­tif. D’ailleurs, Femmes au bord de la crise de nerfs s’ou­vre sur la maque­tte d’un immeu­ble tan­dis que la voix-off de Car­men Mau­ra annonce vivre dans cet endroit, nous pro­je­tant d’en­trée de jeu dans un monde en par­al­lèle de toute représen­ta­tion réal­iste. Il n’est peut-être plus ques­tion de théâtre (le pro­jet étant libre­ment inspiré de La Voix humaine de Jean Cocteau) mais Pepa n’est pas moins actrice de dou­blage et rejoue, au gré des événe­ments per­son­nels qu’elle tra­verse, un rôle aus­si mythique que celui tenu par Joan Craw­ford dans John­ny Gui­tar de Nicholas Ray. Revis­ités, les dia­logues orig­in­aux sont alors pourvus d’un dou­ble sens à effet grossis­sant, faisant du sep­tième art un miroir défor­mant capa­ble d’aspir­er (ou de tran­scen­der) la réal­ité. Célébra­tion du faux pour prêch­er le vrai, le film ne s’en­com­bre d’au­cune jus­ti­fi­ca­tion sur la réso­lu­tion de cer­tains nœuds scé­nar­is­tiques (des policiers endormis aux som­nifères, une jeune femme com­plice d’un atten­tat chi­ite, etc.) et préfère repein­dre la réal­ité de couleurs pronon­cées mais tou­jours sig­nifi­antes (le jaune pour la pas­sion, le rouge pour la mort). Femmes au bord de la crise de nerfs n’est peut-être pas le plus abouti des films d’Almod­ó­var (le tour­nant des années 1990 sera syn­onyme d’un équili­bre plus poussé entre mélo­drame et comédie) mais sa ressor­tie en salles est l’oc­ca­sion de redé­cou­vrir le pan d’une fil­mo­gra­phie d’un réal­isa­teur qui a mis quelques années à être réelle­ment pris au sérieux.