Pour son pre­mier long-métrage, Sébastien Bail­ly sem­ble ne pas en avoir totale­ment fini avec le court, for­mat qui lui a apporté une cer­taine renom­mée puisque l’un de ses films, Là où je mets ma pudeur, avait même con­cou­ru pour le César du meilleur court-métrage en 2015. Com­posé de trois petits films qui n’ont pas de lien nar­ratif par­ti­c­uli­er, Féminin plurielles tient plus de la com­pi­la­tion de scènes à mes­sages. Plus socié­tal que ciné­matographique dans son approche de ses mul­ti­ples sujets, le film s’ar­tic­ule autour de divers­es por­traits de jeunes femmes qui butent à un moment de leur exis­tence sur un obsta­cle les empêchant d’obtenir la place qu’elles méri­tent. La bien nom­mée Douce est infir­mière dans un ser­vice où les patients sont dans un état végé­tatif ; au cours d’une ronde de nuit, elle décide de décou­vrir les plaisirs de la chair avec l’un d’en­tre eux alors qu’il est incon­scient. Haf­sia est une jeune femme voilée qui, sans pour autant le vivre comme une con­trainte, souhait­erait pou­voir enseign­er l’his­toire de l’art et vivre une rela­tion char­nelle avec son petit ami. Enfin, Del­phine, tra­vail­lant au con­seil départe­men­tal de Cor­rèze, tente d’im­pos­er une pho­tographe alle­mande dont elle est tombée sous le charme pour une séance pho­tos en présence de François Hol­lande, alors fraîche­ment élu à la tête de l’É­tat.

Trois petites notes de musique

En un peu moins d’1h20, le réal­isa­teur pro­pose donc trois vari­a­tions sur les petites trans­gres­sions féminines, qu’elles soient d’or­dre sex­uelles, sociales ou pro­fes­sion­nelles. Dans un mou­ve­ment d’écri­t­ure répéti­tif, les trois réc­its offrent à chaque fois une expo­si­tion où cha­cune béné­fi­cie d’une recon­nais­sance rel­a­tive dans son envi­ron­nement (l’in­fir­mière appliquée, l’é­tu­di­ante studieuse, la chargée de com­mu­ni­ca­tion investie) mais où cha­cune finit inlass­able­ment par se heurter au regard étriqué que les autres posent sur elle (les col­lègues, les pro­fesseurs, la hiérar­chie). C’est dans cette fric­tion arti­fi­cielle­ment gon­flée que Féminin plurielles sem­ble chercher sa sub­stance, enchaî­nant les scènes qui se voudraient sig­ni­fica­tives ou sym­bol­iques des com­bats qu’il reste à men­er. Mais à force de courir plusieurs lièvres à la fois, le réal­isa­teur ne creuse aucun des por­traits qu’il des­sine : feignant d’ap­procher l’am­biguïté des per­son­nages, de scruter les com­pro­mis qu’elles acceptent ou refusent au nom de leur pro­pre vérité, le film n’of­fre jamais rien d’autre qu’une esquisse. C’est d’au­tant plus prob­lé­ma­tique pour un per­son­nage comme celui de Douce, autrice d’un acte morale­ment très ambigu (on pour­rait rou­vrir le débat sus­cité par Par­le avec elle de Pedro Almod­ó­var ou bien se ques­tion­ner sur la récep­tion d’une telle scène si l’homme avait été le soignant et la femme la patiente incon­sciente), pour qui le trou­ble doit vrai­ment faire par­tie de l’ap­préhen­sion d’un tel enjeu.

Du symbolique

S’il évite les écueils du film trop sché­ma­tique et démon­stratif (la plu­part des scènes glis­sent et évi­tent le tour de force) et qu’il se lim­ite à une mise en scène plutôt imper­son­nelle et sans aspérité (lumière bla­farde, dis­crets mou­ve­ments de caméra, mon­tage trans­par­ent), Sébastien Bail­ly n’en dis­tille pas moins des sym­bol­es trop chargés. Le cas le plus probant con­cerne Haf­sia, cachée sous son voile et devant faire face pour ses études à l’ex­trême sen­su­al­ité qui se dégage de La Grande Odal­isque de Jean-Auguste-Dominique Ingres. Lors de son grand oral, la jeune femme se fond dans le tableau et le com­mente comme on lirait une fiche Wikipé­dia : jouant timide­ment sur les échelles de plans sans jamais réus­sir à dégager une pro­fondeur de champ ver­tig­ineuse, le réal­isa­teur accentue le car­ac­tère chétif de la jeune femme face à cette pein­ture aux accents éro­tiques qui paraît la dévor­er. C’est cette lit­téral­ité des enjeux dans leur super­po­si­tion mal­adroite — la même qui con­duira la chargée de com­mu­ni­ca­tion à décrire de manière crue à son col­lègue la nature de sa rela­tion avec la pho­tographe — qui pèse sur ce bien frag­ile Féminin plurielles. On se retrou­ve face à un film hybride qui voudrait par­ler de tout mais ne dit finale­ment pas grand-chose. Un peu comme s’il avait les épaules bien trop frêles pour abor­der les divers­es formes de féminité, un sujet bien trop vaste et impos­si­ble à cir­con­scrire pour impos­er une véri­ta­ble ligne direc­trice.