De Lasse Hall­ström, réal­isa­teur sué­dois remar­qué en 1985 pour son film Ma vie de chien, on con­naît surtout son goût pour un ciné­ma con­sen­suel et pan­tou­flard (Le Choco­lat, Une vie inachevée…). Pour ceux qui ne voient en lui qu’un exé­cu­teur de films oscaris­ables, Faus­saire pour­rait bien mar­quer un revire­ment d’opin­ion ou bien, au con­traire, ren­forcer cet avis (la direc­tion d’ac­teur, impec­ca­ble, va dans ce sens).

Le faus­saire en ques­tion se nomme Clif­ford Irv­ing (Richard Gere) et n’est pas une inven­tion (on peut l’apercevoir dans Vérités et Men­songes d’Or­son Welles). C’est au début des années 1970 qu’il sema la pagaille en ven­dant les mémoires fic­tives du mil­liar­daire Howard Hugh­es, aidé de sa femme et de son com­père Dick Suskind (le génial Alfred Moli­na). Le film prend d’év­i­dentes lib­ertés par rap­port aux faits et ce pour notre plus grand plaisir : vols de doc­u­ments abra­cadabrants, impro­vi­sa­tions brutes, sus­pense édi­to­r­i­al… Le rythme auquel avance Faus­saire pour­rait bien être aus­si celui de la muta­tion d’une Amérique en pleine crise para­noïaque (on est en 1971 donc un an avant que n’é­clate l’af­faire du Water­gate).

La visu­al­i­sa­tion de l’e­sprit méga­lo­mane et mythomane d’Irv­ing sert ici claire­ment de métaphore à l’acte de racon­ter des his­toires (donc de faire du ciné­ma) autant qu’à explor­er la gestuelle d’un acteur. Il faut voir com­ment Richard Gere se glisse dans le per­son­nage d’Irv­ing qui lui-même se perd en imi­tant Howard Hugh­es, cheveux gom­inés, fine mous­tache, blou­son d’avi­a­teur et accent tex­an à l’ap­pui. Hall­ström utilise les tech­niques les plus divers­es pour faire du spec­ta­teur le témoin de l’as­cen­sion du délire d’Irv­ing. Men­tir devient un enjeu ciné­matographique : des plans du film sont remon­tés illi­co par l’e­scroc et l’aident à mys­ti­fi­er sa femme qui l’ac­cuse très juste­ment d’in­fidél­ité. Recouper des morceaux, recy­cler, (re)coller, la vie d’un faus­saire ressem­ble étrange­ment à celle d’un mon­teur…

En inscrivant « THE HOAX » sur la vit­re embuée de la voiture qui le mène de sa pop­u­lar­ité à sa proche incar­céra­tion, Clif­ford Irv­ing mime la for­mule médi­a­tique et déjoue la fab­ri­ca­tion de sa nou­velle image. Toute la mise en scène tend vers ce moment où le per­son­nage sera enfin encadré. Fini les tournoiements de caméra, adieu l’imag­i­na­tion homérique, dis­paru les moments de folie, place au sta­tisme de la notoriété, à la per­ma­nence de la puni­tion. Il ne reste au con­teur qu’à atten­dre que le vivant refasse sur­face et s’af­fran­chisse enfin de son monde-aquar­i­um (Dick Suskind en com­bi­nai­son de plongée l’an­nonçait déjà très tôt dans le film) fac­tice.