Récom­pen­sé à Venise, Father Moth­er Sis­ter Broth­er ne ressem­ble pas vrai­ment à l’idée que l’on se fait d’un Lion d’or : sa mod­estie, sa douceur et ses allures d’ébauche jurent avec la manière des « gros films » générale­ment salués dans les grands fes­ti­vals. Divisé en trois seg­ments (« Father », « Moth­er », et « Sis­ter Broth­er ») con­sacrés à des réu­nions famil­iales plus ou moins banales, le réc­it pose des sit­u­a­tions sans chercher à les démêler. Prenant davan­tage la suite de Pater­son que de The Dead Don’t Die, Jar­musch renoue avec la tonal­ité médi­ta­tive de son ciné­ma du quo­ti­di­en, car­ac­térisé par un refus de l’efficacité nar­ra­tive. S’il y a quelques rimes entre les dif­férentes par­ties (l’emploi récur­rent d’une expres­sion vieil­lotte, ou la présence incon­grue d’une Rolex au poignet de plusieurs per­son­nages, ce qui étonne leurs inter­locu­teurs), comme pour légitimer la forme impure du film à sketchs, ces derniers restent étanch­es les uns aux autres. Situés dans trois pays dif­férents, ils parta­gent surtout une forme de mélan­col­ie ren­trée, qui sem­ble chez Jar­musch tou­jours accom­pa­g­n­er les rela­tions famil­iales.

Le pre­mier et le deux­ième chapitre mon­trent des enfants d’une quar­an­taine d’années vis­i­tant leur par­ent unique : Tom Waits aux États-Unis, puis Char­lotte Ram­pling en Irlande. Dans les deux cas, les rap­ports entre les per­son­nages parais­sent rouil­lés et la com­mu­ni­ca­tion hési­tante, cha­cun jouant un rôle face aux autres. Le père, dont on com­prend au fur et à mesure qu’il ment à ses enfants sur la rus­tic­ité de son exis­tence pour leur soutir­er de l’argent, s’avère par­ti­c­ulière­ment far­felu. Les silences embar­rassés qu’Adam Dri­ver et May­im Bia­lik lui opposent, et que Jar­musch laisse dur­er dans un mélange de tristesse et d’humour pince-sans-rire, résu­ment le pro­jet du cinéaste ; ce qui l’intéresse, c’est le car­ac­tère insol­u­ble de la bonne entente d’une famille et les jeux de faux-sem­blants qui en découlent. Dans la par­tie irlandaise, ce sont la mère et son aînée (Cate Blanchett) qui res­teront silen­cieuses face à la cadette (Vicky Krieps), qui utilise son télé­phone pen­dant le thé alors qu’on le lui a inter­dit. Pour pré­par­er ces sit­u­a­tions minus­cules, Jar­musch intè­gre dans chaque seg­ment le tra­jet en voiture des per­son­nages vers leurs ren­dez-vous. Il s’agit à la fois de les mon­tr­er tels qu’ils sont réelle­ment (sans le masque qu’ils s’apprêtent à revêtir) et de les inscrire dans un ter­ri­toire par le truche­ment de longs plans de route, filmés depuis l’avant des véhicules. Les plans à l’intérieur de l’habitacle, quant à eux, sem­blent avoir été tournés en stu­dio, pro­duisant une dou­ble impres­sion d’irréalité (le procédé ne fait pas du tout illu­sion) et de vérité doc­u­men­taire (les images de route cap­turant crû­ment le décor, comme si l’on sur­fait sur Google Street View). Ces scènes fig­urent par­mi les plus réussies du film, notam­ment grâce à leur durée qui fait éprou­ver la dis­tance par­cou­rue, mais elles témoignent en même temps de la prin­ci­pale lim­ite de ce drôle d’objet : sa débauche de moyens éton­nante, au regard de l’ambition de Jar­musch.

De fait, tout le film se trou­ve pris dans un para­doxe entre la sim­plic­ité de ce qu’il dépeint et sa fac­ture d’assez grosse pro­duc­tion inter­na­tionale. La coquet­terie de Jar­musch, ou son dandysme – que Pater­son con­tre­bal­ançait par l’appartenance de son pro­tag­o­niste à la work­ing class – éclate comme rarement dans Father Moth­er Sis­ter Broth­er. Il y a quelque chose d’absurde à voir ce « rien » habil­lé par Saint Lau­rent (cos­tumes et bijoux), impres­sion qui cul­mine dans le dernier chapitre situé à Paris. On y suit les retrou­vailles d’un frère (Luka Sab­bat) et d’une sœur (Indya Moore) arpen­tant les rues au volant d’une voiture de col­lec­tion, après un pas­sage chez un deal­er à Pigalle (notre con­frère Philippe Azoury, ça ne s’invente pas), avant de finir dans l’appartement vide où ils ont gran­di, pour un dernier au revoir. Sans oubli­er une pause dans un café de quarti­er, où ils lais­sent un bil­let de dix euros sur la table pour leurs deux expres­sos. Le « cool » de ces hip­sters han­tant un 120 mètres car­rés et débi­tant des banal­ités sur l’existence fait alors bas­culer l’ensemble du petit film au film creux. Étrange­ment, leurs priv­ilèges matériels s’accompagnent d’une con­corde inédite à l’échelle du réc­it : un frère et une sœur qui s’entendent bien au point de ne pas arrêter de se faire des com­pli­ments sincères, c’est for­cé­ment moins intéres­sant que des gens qui n’arrivent pas à com­mu­ni­quer. Il ne faut pas néces­saire­ment être pau­vre pour faire un film mod­este, mais l’embourgeoisement de Jar­musch prend ici une nou­velle dimen­sion, qui rend sa poésie de la banal­ité à peu près inaudi­ble. Dom­mage qu’il ne s’en soit pas tenu aux émo­tions clau­di­cantes des deux pre­miers chapitres ; on lui par­don­nait alors plus facile­ment ses petites excen­tric­ités – tels ces ralen­tis qua­si oniriques sur des ska­teurs, autre curieux motif qui cir­cule entre les seg­ments.