Présen­té au Fes­ti­val de Cannes en 2014 dans la sec­tion Un Cer­tain Regard, Fan­ta­sia aura donc mis plus d’un an à par­venir sur les écrans français. Signe peu promet­teur, et à sa vision, on com­prend qu’­ef­fec­tive­ment le film aura du mal à trou­ver sa place et, surtout, à rester dans les mémoires.

Situé quelque part entre un réal­isme social qui lui colle pénible­ment à la peau et sa volon­té de se mesur­er à un ciné­ma poé­tique – notam­ment celui de Jia Zhang-ke qui revient inévitable­ment en tête – qu’il peine à attein­dre, le long métrage de Wang Chao (à qui l’on devait déjà L’Or­phe­lin d’Anyang et, plus récem­ment, Voiture de luxe) tente le grand écart mais bute inex­orable­ment sur ses enjeux et chute hélas dans une anémie émo­tion­nelle qui l’empêche de vis­er la fan­taisie, certes ironique­ment, recher­chée. La faute sans doute à un choix scé­nar­is­tique trop ambitieux : celui de vouloir racon­ter la société chi­noise con­tem­po­raine en prise avec le libéral­isme le plus cru­el par un jeu de coupe généra­tionnel entre les dif­férents mem­bres d’une même famille recom­posée.

Impératifs sociologiques

Lorsque les hos­pi­tal­i­sa­tions du père, ouvri­er métal­lurgique, devi­en­nent finan­cière­ment insup­port­a­bles, le noy­au famil­ial explose : la mère enchaîne les petits boulots, la grande sœur décide de tra­vailler secrète­ment dans un bar-karaoké et Lin, le petit frère, en plein échec sco­laire, fuit l’école pour se réfugi­er dans son pro­pre monde. On voit bien com­ment ici chaque per­son­nage per­met de déploy­er un arc thé­ma­tique qui peine à dépass­er la sim­ple évo­ca­tion. Ain­si l’ag­o­nie du père rac­corde à un pro­pos âpre sur la fin du monde ouvri­er et le coût pro­hibitif des soins médi­caux ; l’acharne­ment de la mère à une réflex­ion sur la paupéri­sa­tion d’une classe moyenne par­ti­c­ulière­ment frag­ile ; le sac­ri­fice de la fille à l’é­clo­sion d’un nou­veau marché des corps ; et l’er­rance du fils à la fail­lite du sys­tème édu­catif chi­nois.

Con­séquence mal­heureuse : Fan­ta­sia est corseté par ses impérat­ifs soci­ologiques qui alour­dis­sent con­sid­érable­ment la portée d’une œuvre qui n’est pour­tant pas dénuée de trou­bles, mais cela en de trop rares instants. Comme cette idée d’une famille sex­uelle­ment frus­trée comme élé­ment déclencheur des tragédies à venir, ou encore des fugues soli­taires du jeune fils en de amples panoramiques sur les rives du fleuve Yang-Tsé, accom­pa­g­né invis­i­ble­ment par la trompette du «It’s Now or Nev­er» d’Elvis Pres­ley. Mais hélas Wang Chao en reste à cette trop mince couche de mys­tère, trop occupé à cocher les cas­es atten­dues de son scé­nario généra­tionnel. Qui embrasse trop, mal étreint…