Michel Kam­moun nous emmène pour son pre­mier long-métrage dans les rues et les soirées de Bey­routh, au plus près d’une jeunesse qui sort de la guerre et aspire à un avenir paci­fié. Grâce à un traite­ment sen­si­ble et pudique, le jeune réal­isa­teur creuse un peu plus le sil­lon d’une nou­velle vague libanaise soucieuse de traiter la muta­tion sociale d’un pays en recon­struc­tion.

La pro­duc­tion libanaise sem­ble ces derniers temps suiv­re un cours dif­férent de celui que l’on a con­nu au siè­cle dernier. En réac­tion à la sit­u­a­tion poli­tique et mil­i­taire, les films claire­ment poli­tiques et cen­trés sur la guerre étaient de ceux qui s’exportaient le mieux, à com­mencer par Hors la vie de Maroun Bagda­gi, Prix du Jury à Cannes en 1991. Aujourd’hui, si un tel courant est tou­jours prég­nant (citons le récent Sous les bombes de Philippe Aractin­gi), le moyen d’expression priv­ilégié serait celui du décryptage de la quo­ti­di­en­neté : on se sou­vient de Caramel de Nadine Laba­ki en 2007 qui met­tait en scène cinq femmes se ren­con­trant dans un insti­tut de beauté, sorte de synec­doque de l’atmosphère sociale du pays. Falafel s’inscrit dans cette ambi­tion de dévoil­er un cli­mat général grâce des his­toires indi­vidu­elles ancrées dans la vie de tous les jours et sécré­tant implicite­ment des ten­sions et des douleurs qu’il est inutile d’exhiber.

Falafel s’inscrit dans un cadre tem­porel lim­ité : une soirée dans la vie d’un jeune libanais, post-ado­les­cent pas encore tout à fait adulte et dénom­mé Touf­ic. C’est en suiv­ant ses migra­tions diurnes à tra­vers Bey­routh que se des­sine un por­trait tout en finesse d’une société libanaise mul­ti­ple et hétéro­clite : tour à tour, le film nous fait ren­con­tr­er un vendeur mys­tique de falafels, un dragueur-los­er déprimé, une mère libre et céli­bataire, un sim­ili-mafieux à la vio­lence sous testostérone, ou le petit frère de Touf­ic qui veut grandir trop vite… Un véri­ta­ble con­den­sé kaléi­do­scopique qui ris­querait de vir­er à la vaine accu­mu­la­tion de per­son­nages-types ne valant que pour leur sym­bole. Mais Michel Kam­moun en est bien trop con­scient et per­met à cha­cun de ses pro­tag­o­nistes de se charg­er d’une his­toire pro­pre, d’une incar­na­tion pal­pa­ble à l’écran. De cet enchevêtrement de car­ac­tères et de par­cours naît l’image d’un nou­veau Liban qui se con­stru­it sur les gra­vats de la guerre, encore hési­tant et ne sachant pas exacte­ment quelle direc­tion pren­dre. À l’image de Touf­ic, désireux de grap­piller tous les plaisirs de la vie sans for­cé­ment en mesur­er toutes les con­séquences, l’abîme de la destruc­tion et de la vio­lence n’étant jamais très éloigné.

Car la haine est latente, prête à explos­er. Les réminis­cences du con­flit sont encore vivaces dans les mémoires. Si la jeunesse tente de s’extraire du marasme en s’inventant de nou­veaux modes de vie et de fête, l’inconscient col­lec­tif reste trou­blé par une men­ace dif­fuse qui peut se réveiller au détour d’une rue sous la forme d’un auto­mo­biliste pass­able­ment nerveux, d’un nou­veau riche méprisant ou même d’un kid­nap­ping sur un arrêt d’autoroute. Le par­ti-pris esthé­tique par­ticipe égale­ment à cet entre-deux trou­blant. Bla­farde dans les séquences en extérieur, la lumière a des relents cadavériques de néons sous-ali­men­tés. Mais cette «~inquié­tante étrangeté~» est con­tre­bal­ancée par un cer­tain opti­misme et un humour fine­ment dis­til­lé. Le dia­logue ouvrant le film entre un bar­bi­er de quarti­er et Touf­ic est à ce titre révéla­teur d’une quête de l’absurde et de l’autodérision : « Si l’on créait le lob­by des deux cent mille danseuses ori­en­tales du Liban, et on l’exportait dans le monde, on pour­rait faire trem­bler les grandes puis­sances du globe ! » Ou com­ment pra­ti­quer une cathar­sis en cli­mat apaisé… Humour et grav­ité cohab­itent dans une sorte de sym­biose schiz­o­phrénique, trou­blée sim­ple­ment par des appari­tions ful­gu­rantes de scènes oniriques et mys­térieuses, issues directe­ment de con­tes ori­en­taux.

Michel Kam­moun nous sert avec son Falafel un plat aigre-doux trai­tant avec recul de ques­tions labourant l’inconscient libanais. Comme sans y touch­er et avec une inten­sité sous courant alter­natif : grave et légère à la fois. Souhaitons avec con­vic­tion que cette pre­mière ten­ta­tive du réal­isa­teur en appellera d’autres, entraî­nant dans son sil­lage une vague libanaise qui com­mence déjà à frémir grâce à des auteurs comme Assad Foulad­kar (Quand Miryam dit ça, en 2001) ou Wael Noured­dine (dans un style plus cor­rosif et frontal : il faut voir Ça sera beau – From Bey­routh in Love, 2006).