À l’heure où la reprise des rela­tions diplo­ma­tiques entre Cuba et les États-Unis fait fig­ure d’événe­ment his­torique, la sor­tie du doc­u­men­taire de Léa Rinal­di offre un pas­sion­nant con­tre-point sur le quo­ti­di­en des Cubains par le prisme d’un por­trait de Los Aldeanos, un groupe de hip-hop con­tes­tataire orig­i­naire de La Havane. Loin de l’œuvre-somme que fut Soy Cuba, mon­u­ment ciné­matographique signé par Mikhaïl Kala­to­zov en 1964 et qui entendait définir l’i­den­tité du pays pour légitimer non sans une cer­taine ambiguïté la révo­lu­tion de 1959, Esto Es Lo Que Hay, chronique d’une poésie cubaine débute sans aucun pré­conçu sur la sit­u­a­tion actuelle du pays. Le fait d’ailleurs que la réal­isatrice — française — vive totale­ment de l’ex­térieur la réal­ité du pays et que le point de départ du film soit la sim­ple réal­i­sa­tion en 2009 d’une inter­view pro­mo­tion­nelle du groupe con­stitue un sérieux atout, même si l’ab­sence de par­ti-pris qui en découle et la rel­a­tive naïveté avec laque­lle Rinal­di amorce son immer­sion peut désarçon­ner dans un pre­mier temps : à force d’en­reg­istr­er le bouil­lon­nement inces­sant de La Havane et cette énergie mul­ti-direc­tion­nelle qui crépite autour du groupe de hip-hop, la réal­isatrice sem­ble d’abord se laiss­er guider par son sujet. Ce n’est qu’au bout de quelques scènes qu’on com­prend qu’en s’in­téres­sant à cette fig­ure sin­gulière de la scène musi­cale locale, le film ose s’at­ta­quer à un véri­ta­ble sac de nœuds. Car si les pro­tag­o­nistes sont portés par une indé­ni­able soif de vérité dans la manière de men­er leurs engage­ments, la com­plex­ité du sys­tème poli­tique auquel ils font face et l’am­biva­lence du dis­cours que les Cubains (dias­po­ra incluse) tien­nent à l’é­gard de leur pro­pre régime poli­tique tra­cent une ligne résol­u­ment sin­ueuse.

Les ambiguïtés de la censure

Tourné à moitié clan­des­tine­ment (de nom­breuses scènes sont cap­tées en intérieur ou alors à l’in­su des autorités), Esto Es Lo Que Hay court de 2009 à 2015, six années pen­dant lesquelles Los Aldeanos ont vu leur influ­ence grandir alors qu’en arrière-plan, la pas­sa­tion du pou­voir entre les deux frères Cas­tro trahit de nom­breux flot­te­ments et con­tra­dic­tions sur l’ex­er­ci­ce de la cen­sure. Jouant habile­ment sur ces deux plans, la mise en scène de Léa Rinal­di repro­duit régulière­ment le même mou­ve­ment : de l’in­térieur vers l’ex­térieur, de l’in­ten­tion théorique vers son appli­ca­tion publique, la réal­isatrice parvient à ren­dre compte de cet arbi­traire (duquel découle un pro­fond sen­ti­ment d’in­jus­tice) qui vient régulière­ment s’op­pos­er aux ambi­tions du groupe. Que ce soit lors de la pro­jec­tion d’un de leurs films dans un ciné­ma pub­lic de La Havane ou lors d’un con­cert réu­nis­sant des mil­liers de Cubains, la men­ace d’une inter­dic­tion se révèle d’au­tant plus dan­gereuse qu’elle ne dit jamais son nom et qu’elle ne s’as­sume pas totale­ment. Cette ambiva­lence pèse alors sur le dis­cours des mem­bres du groupe à qui la réal­isatrice donne généreuse­ment la parole jusque dans la for­mu­la­tion de leurs doutes : s’ils sont là pour ren­dre compte des dif­fi­cultés quo­ti­di­ennes des Cubains, il ne leur est pas tou­jours aisé de savoir con­tre qui se posi­tion­ner. Quels respon­s­ables désign­er lorsque l’in­ter­dic­tion est décrétée par un pou­voir fan­toma­tique et que le pays – perçu comme une prison à ciel ouvert – est devenu en quelques années le par­adis des touristes ?

Le produit de l’engagement

Ne lâchant presque jamais Los Aldeanos, Léa Rinal­di offre aus­si un por­trait fort et par­ti­c­ulière­ment incar­né de ces quelques trou­blions de la scène cubaine. Le leader du groupe, avec son physique improb­a­ble de grand baraqué tatoué aux cheveux longs, et son prin­ci­pal acolyte, un ancien insti­tu­teur recon­ver­ti dans le hip-hop, sem­blent avoir accordé leur totale con­fi­ance à la jeune réal­isatrice : en résulte une dimen­sion par­ti­c­ulière­ment intimiste où les deux mem­bres du groupe expri­ment avec une énergie com­mu­nica­tive leurs rêves tout autant qu’ils dévoilent leurs fêlures. Leur sor­tie du ter­ri­toire dans le cadre d’une tournée en Ser­bie et en Colom­bie con­stitue prob­a­ble­ment la par­tie la plus pas­sion­nante du long-métrage : la dureté intraitable des insoumis de La Havane laisse place à des rêves de goss­es qui trou­vent par­fois leur expres­sion dans le sim­ple fait de faire les mag­a­sins ou de manger au McDon­ald’s. Mais c’est prob­a­ble­ment en se con­frontant à la vio­lente ani­mosité de la dias­po­ra cubaine de Floride (qui vom­it le régime cas­triste et dans le même temps tous ceux qui sont restés au pays) que le groupe retrou­ve le sens de leurs engage­ments tout en per­dant de vue ce qui peut faire l’u­nité de leur iden­tité cubaine. Il y a dans ce douloureux con­stat de l’amer­tume, la peur de devenir le pro­duit inodore de leurs pro­pres engage­ments. Mais que le film rende compte de cette com­plex­ité et crée un espace où le doute et les ques­tion­nements n’amè­nent pas des répons­es toutes faites en fait un doc­u­ment absol­u­ment pré­cieux.