Plusieurs semaines avant sa sor­tie, Épouse-moi mon pote sus­ci­tait déjà la polémique. Lour­de­ment taxé d’ho­mo­pho­bie par des asso­ci­a­tions (Act Up) ou bien cer­tains médias (Têtu) sur la seule base de l’af­fiche et de la mise en ligne de la bande-annonce, le pro­jet porté par “la bande à Fifi” (déjà respon­s­able des précé­dents Babysit­ting 1 et 2) lais­sait crain­dre à juste titre que le pro­pos ne ferait pas dans la den­telle pour abor­der un thème aus­si déli­cat que le mariage pour tous. On sait com­bi­en le sujet est explosif depuis le vote de la loi en 2013 et que son traite­ment mérite quelques pré­cau­tions d’usage. Seule­ment, les block­busters de la comédie française ne rechig­nant pas à s’emparer d’en­jeux cli­vants pour mieux se moquer des minorités (Philippe de Chau­veron en sait quelque chose depuis qu’il est devenu l’am­bas­sadeur de ce genre nauséabond de Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? à À bras ouverts), il serait évidem­ment très ten­tant de con­spuer le pre­mier long-métrage de Tarek Boudali avant même de l’avoir vu. Mais don­nons lui sa chance pour ten­ter de savoir ce que les nou­veaux rois du box-office français ont à nous racon­ter sur la ques­tion, près de quar­ante ans après la sor­tie en salles de La Cage aux folles. Le pitch de départ — deux potes hétéro­sex­uels qui ont la fausse bonne idée de se mari­er pour éviter l’ex­pul­sion de l’un des deux — est donc un mix pas très orig­i­nal entre Green Card (Peter Weir, 1990) et le navrant Quand Chuck ren­con­tre Lar­ry (Den­nis Dugan, 2006). Mais de ce point de départ pous­sif, Épouse-moi mon pote aurait pu vis­er con­stam­ment sous la cein­ture en trou­vant son ter­reau comique dans l’in­quié­tude suiv­ante : com­ment deux garçons hétéro­sex­uels vont-ils gér­er auprès de leur entourage le fait d’être perçus comme gays ? Pire, le rap­proche­ment inéluctable de leurs corps (il faut faire croire au vrai cou­ple pour éviter les sus­pi­cions de l’ad­min­is­tra­tion) n’en­tam­erait-il pas cette viril­ité dont les deux per­son­nages pour­raient s’enorgueil­lir ?

Déplacement progressif des enjeux

Si on n’échappe pas à quelques scènes un peu lour­dingues sur le besoin de jus­ti­fi­ca­tion (“mais non, je ne suis pas pédé” répète à l’en­vi l’un des deux per­son­nages aus­sitôt dépassé par l’idée qu’il vient d’avoir) ou à une dis­pens­able scène de mariage à la mairie, on aura vite fait de com­pren­dre que le réal­isa­teur ne va pas aller chercher dans ce que l’u­nion aurait d’ex­cep­tion­nel la source poten­tielle de gags. On entend pour­tant déjà les dents grin­cer face à l’é­ta­lage de clichés dans lesquels les deux per­son­nages prin­ci­paux se vautrent en croy­ant imiter un vrai cou­ple homo­sex­uel : des sor­ties dans le Marais parisien à la vis­ite d’un sex-club en pas­sant par un con­cours de danse, des pra­tiques SM et un défilé de tenues exubérantes, le réc­it ne recule mal­heureuse­ment devant aucune out­rance. Mais qu’on ne se méprenne pas pour autant sur la sig­ni­fi­ca­tion de cette surenchère : il ne s’ag­it jamais ici de se moquer des gays ou de con­sid­ér­er que le mariage pour tous serait une aber­ra­tion juridique qui néces­sit­erait un retour à une nor­mal­ité ras­sur­ante. Au con­traire, le scé­nario — totale­ment invraisem­blable avec ses nom­breux rebondisse­ments téléphonés et ses per­son­nages sabor­dés — se veut plutôt inclusif en s’a­mu­sant à déjouer cer­tains stéréo­types (des com­ing out inat­ten­dus aux improb­a­bles cou­ples qui se for­ment). Si procédé comique il y a, il repose avant tout sur la per­cep­tion totale­ment arriérée que ce cou­ple a de l’ho­mo­sex­u­al­ité et que per­son­ne dans leur entourage ne valide. C’est le regard que ces deux inadap­tés posent sur l’u­nion entre deux per­son­nes de même sexe qui est à la source des gags et des quipro­qu­os, jusqu’à ce qu’eux-mêmes se lais­sent pren­dre au jeu : dans son dernier tiers, le film finit même par faire l’air de rien l’apolo­gie d’un lâch­er-prise salu­taire où le plaisir de jouer des codes de la représen­ta­tion mas­cu­line sem­ble pren­dre le dessus sur le qu’en-dira-t-on.

Un monde protéiforme

Il est presque dom­mage que le réal­isa­teur se soit réservé le rôle le moins intéres­sant et le plus con­ven­tion­nel du film : en écon­duit qui ne doute jamais de son hétéro­sex­u­al­ité, amoureux d’une femme autre­fois ronde mais ayant depuis adop­té la taille man­nequin (pour le coup, le traite­ment réservé aux per­son­nages féminins est ici bien plus prob­lé­ma­tique) et en ne reni­ant pas les espoirs que sa famille maro­caine avait fondés sur lui (un mariage, un bon tra­vail), le jeune homme incar­ne quant à lui le retour à un cer­tain con­formisme. Mais dans son milieu, le film se sera aven­turé sur un drôle de ter­rain où les fron­tières (de genre, de préférences sex­uelles) se seront floutées dans un con­texte social — les cités dif­fi­ciles de la ban­lieue parisi­enne — qui n’y était pas for­cé­ment favor­able. S’il faut bien recon­naître que la mise en scène ne brille d’au­cun génie par­ti­c­uli­er et porte déjà en elle les symp­tômes d’une ringardise au stade avancé, Épouse-moi mon pote ressem­ble surtout à un pari régres­sif entre potes qui finis­sent par nor­malis­er ce qu’ils met­taient aupar­a­vant sous le sceau de la trans­gres­sion. Sans avoir l’air d’y touch­er ou de tomber dans des vel­léités mil­i­tantes, le pro­pos des­sine une tra­jec­toire plutôt bien­veil­lante, se délestant pro­gres­sive­ment et en toute sérénité de tout ce que son sujet pou­vait porter en lui de stig­ma­ti­sant. Sur un ter­rain aus­si périlleux que celui de l’ho­mo­sex­u­al­ité dans la comédie pop­u­laire (on se sou­vient du piteux Plac­ard de Fran­cis Veber, du com­ing out gênant dans Les Bronzés 3 de Patrice Lecon­te ou du dis­cours insi­dieux de Guil­laume et les garçons à table de Guil­laume Gal­li­enne), Épouse-moi mon pote n’a en tous cas pas fait du cynisme son arme de destruc­tion mas­sive.