Si le scé­nario d’Entron­ca­men­to de Pedro Cabeleira devait être un objet, ce serait l’un de ces tableaux en liège que l’on voit sou­vent dans les films policiers, tapis­sés de pho­tos pour met­tre de l’ordre dans une enquête. Au cen­tre : Lau­ra, jeune femme au passé obscur, qui rejoint à Entron­ca­men­to son cousin, un mal­frat local. Autour d’elle gravite une con­stel­la­tion de per­son­nages sec­ondaires con­sti­tu­ant la sphère crim­inelle de cette petite ville por­tu­gaise. La dynamique du film épouse une logique com­bi­na­toire : chaque per­son­nage est relié à un autre par une série de dia­logues plate­ment filmés (A par­le à B, B à C, C à D, D à A, A à C, etc.). La plu­part des séquences s’articule autour de ques­tions sim­ples : qui est asso­cié à qui ? Qui trahit qui ?, etc. Le spec­ta­teur n’a plus qu’à se con­cen­tr­er sur les infor­ma­tions livrées par le scé­nario pour recon­stituer laborieuse­ment ce petit réseau con­nec­tant des indi­vidus que l’on imag­i­nait évoluer de façon par­al­lèle. La struc­ture vise ain­si à met­tre au jour l’interdépendance des per­son­nages et mon­tr­er leurs rap­ports de force.

L’autre com­mod­ité de ce puz­zle nar­ratif est de jon­gler entre les tonal­ités : une scène de drague légère laisse place à un face-à-face ten­du ; ce dernier est à son tour suivi d’un échange empreint de mélan­col­ie, etc. Plus encore, il s’agit de con­stru­ire de manière assez arti­fi­cielle des fig­ures com­plex­es, cha­cune d’entre elles révélant une facette inédite au gré de ses nou­velles inter­ac­tions. Si Lau­ra se mon­tre avenante et chaleureuse lorsqu’elle se rap­proche d’un ami de son cousin, elle se révèle ensuite intraitable et téméraire lors des scènes de deal. En redéfinis­sant en per­ma­nence ce per­son­nage, le film s’efforce de la ren­dre inas­sign­a­ble aux codes habituels du genre, tout en con­férant à son regard perçant un mys­tère insond­able (souhaite-t-elle se ranger en tra­vail­lant hon­nête­ment au super­marché du coin, ou est-elle encore prête à tout pour tir­er son épin­gle du jeu dans le milieu du crime ?). C’est, au fond, une manière assez mécanique et sco­laire d’illustrer le « tout le monde a ses raisons » renoirien. Le procédé devient même franche­ment embar­ras­sant lorsqu’un mal­frat éclate en san­glots devant sa mère (dans la seule scène qui lui est con­sacrée), lui deman­dant pourquoi le reste de la famille refuse désor­mais de lui par­ler. À force de vouloir sys­té­ma­tique­ment retourn­er comme un gant les arché­types du film de gang­sters, Entron­ca­men­to finit par s’émietter dans un fatras de notes d’intention.