Il va fal­loir faire un effort. Il va fal­loir “se motiv­er” pour aller voir en salle le film “porte-voix” du mou­ve­ment des Enfants de Don Qui­chotte, car nous dit-on, en ces temps de crise le spec­ta­teur français recherche au ciné­ma une légèreté de ton qui induira son diver­tisse­ment. Ronan Dénécé, Augustin Legrand (fon­da­teur de l’association) et Jean-Bap­tiste Legrand (prési­dent de l’association) réalisent un doc­u­men­taire « jour­nal de bord » qui n’a d’accointance avec la comédie pop­u­laire que le “pop­u­laire”. Et même si quo­ti­di­en­nement, au détour d’une sta­tion de métro ou dans un jardin pub­lic nous voyons des sans-abris, Enfants de Don Qui­chotte (acte 1) impose de les regarder durant 1h17.

“Aux bor­ds d’un canal parisien, dont je ne veux pas me rap­pel­er le nom, vivait il n’y a pas si longtemps, des SDF, de ceux qui ont tentes Quechua, ban­deroles siglées, bou­gies chauffe-plat et man­teaux chauds…” Ain­si com­mence l’histoire de ces Don Qui­chotte des temps mod­ernes, déter­minés à décon­di­tion­ner un sys­tème qui tolère que des per­son­nes n’aient pas de toit, en revendi­quant de faire du droit au loge­ment une pri­or­ité poli­tique et en invi­tant les français bien logés à dormir dehors par sol­i­dar­ité.

Le film est la lec­ture de cet “hap­pen­ing” : une caméra de l’intérieur décrit la mise en place des tentes au bord du canal Saint-Mar­tin. Le mon­tage enchaîne les séquences dans un ordre chronologique, sans effet, à coups de coupes franch­es et images brutes. Au plus près des faits, l’expérience du spec­ta­teur devient une immer­sion dans le dis­posi­tif qua­si “mil­i­taire” du mou­ve­ment Don Qui­chotte. Fig­ure emblé­ma­tique de l’as­so­ci­a­tion et pro­tag­o­niste du film, le charis­ma­tique (et médi­a­tique) Augustin Legrand, comé­di­en de méti­er, incar­ne l’énergie néces­saire à la lutte avec une belle human­ité con­trastée, assumant ses lim­ites (déra­pages, con­tra­dic­tions, émo­tions). Et le film aus­si d’accepter les siennes : il n’a pas l’apanage d’une œuvre du 7ème Art, il est la sim­ple démon­stra­tion d’un ciné­ma qui tient lieu d’outil de com­mu­ni­ca­tion en tant qu’­ex­péri­ence sen­si­ble.

C’est “un film pour mobilis­er” annon­cent les réal­isa­teurs, un nou­veau souf­fle encour­ageant à la pour­suite du com­bat. En effet, les jus­ticiers n’ont pas obtenu sat­is­fac­tion : deux ans après le buzz Don Qui­chotte, le plan Bor­loo n’a pas tenu ses promess­es et la sit­u­a­tion reste cat­a­strophique mal­gré le vote de la loi du droit au loge­ment oppos­able en mai 2008. Le film, parce qu’il mon­tre les dif­férents assauts con­tre les moulins à vent poli­tique est aus­si une réponse à l’utilisation des images par les médias, qui ont sou­vent détourné le sens du campe­ment au canal Saint-Mar­tin et man­qué à leur devoir d’information. Enfants de Don Qui­chotte boule­verse les lois socié­tales comme celle de la chaîne ciné­matographique : le doc­u­men­taire dif­fusé en par­tie sur Inter­net est pro­duit par les “mécènes” Math­ieu Kasso­vitz et Agnès b. qui envis­agent de réserv­er les béné­fices au finance­ment du deux­ième opus : Enfants de Don Qui­chotte (acte 2).

Qu’on reproche à ce film de n’être rien d’autre (et c’est déjà pas mal) qu’un film mil­i­tant, ne remet pas pour autant en cause sa légitim­ité, n’en déplaise aux “puristes” du 7ème Art. Car qu’on se le dise, la salle de ciné­ma n’a jamais été un tem­ple réservé aux films d’Art ou d’Auteurs. Il existe bien une place (et pas des moin­dre) aux films de diver­tisse­ments alors Enfants de Don Qui­chotte joue des coudes pour se faire la sienne : sa force est juste­ment d’être à l’affiche en face des Chim­panzés de l’espace.