En adap­tant le best-sell­er de Tatiana de Ros­nay, Elle s’appelait Sarah, Gilles Paquet-Bren­ner s’éloigne – c’est le moins qu’on puisse dire – du reste de sa fil­mo­gra­phie. Et s’attaque à un sujet plutôt casse-gueule, la rafle du Vél’ d’Hiv et ses réper­cus­sions sur la vie d’une jour­nal­iste des années 2000. Mal­gré quelques clichés et mal­adress­es, le film est plutôt une bonne sur­prise, porté par une mise en scène intel­li­gente et d’excellents inter­prètes.

On n’attendait pas vrai­ment Gilles Paquet-Bren­ner dans un film sur la rafle du Vél’d’Hiv, lui plutôt adepte des his­toires de flics potach­es et de bim­bos plongées dans un univers de ten­sion psy­chologique pseu­do-inquié­tant. Même si son Les Jolies Choses (2000) avait été plutôt bien accueil­li, son Gomez et Tavarès (2003) et, encore davan­tage, son U.V. (2007), de même que le choix de cer­tains de ses “acteurs fétich­es” (Vanes­sa Demouy, Sto­my Bugsy, Ophélie Win­ter) ne déno­taient pas franche­ment des qual­ités d’auteur orig­i­nal et fin. Du coup, son dernier film sonne un peu comme un “rachat”, qu’il avoue lui-même dans le dossier de presse : “Je sen­tais que la sor­tie d’U.V. allait mal se pass­er et j’avais envie de revenir à un ciné­ma de fond.” “Ciné­ma de fond” égale dépor­ta­tion des Juifs égale sujet sérieux s’il en est. Jugez plutôt la liste des ingré­di­ents : une petite fille rescapée de la rafle du Vél’ d’Hiv, une jour­nal­iste améri­caine instal­lée à Paris qui, soix­ante ans plus tard, enquête sur cet événe­ment, leurs des­tins entremêlés, la con­t­a­m­i­na­tion de l’Histoire sur l’histoire per­son­nelle… Un pom­peux “La vérité issue du passé a par­fois un prix dans le présent” glis­sé dans le dossier de presse… Rajouter à cela une myr­i­ade de rebondisse­ments, d’incessants voy­ages spa­tiotem­porels et intérieurs, un cast­ing de luxe, n’en jetez plus, la mar­mite bout! On s’attendait donc à fris­er l’indigestion, et on s’inquiétait à l’avance de la représen­ta­tion du Vél’ d’Hiv’ après le sco­laire et pous­sif La Rafle de Rose Bosch. D’autant que ni l’écho de l’histoire de cette Sarah sur l’histoire per­son­nelle du réal­isa­teur ni sa louable inten­tion de réfléchir à l’héritage de la sec­onde guerre mon­di­ale ne con­stituent en soi des garanties pour un résul­tat intéres­sant. Sauf qu’Elle s’appelait Sarah recèle éton­nam­ment de belles sur­pris­es, dans la recon­sti­tu­tion de la rafle, dans le rythme du réc­it et dans la mise en scène. Le tout porté par une très belle inter­pré­ta­tion, celle de Kristin Scott-Thomas en tête, mais aus­si celle de Niels Are­strup en paysan bougon résis­tant mal­gré lui, celle de Frédéric Pier­rot en mari dépassé, ou encore celle d’Aidan Quinn en fils décou­vrant la vérité sur son his­toire famil­iale.

Paris, 16 juil­let 1942. Sarah, une dizaine d’années, joue tran­quille­ment dans sa cham­bre avec son petit frère, lorsque sur­git la police française qui embar­que mère et fille dans le four­gon, direc­tion le Vélo­drome d’Hiver, où ils sont par­qués au milieu de 13 000 autres Juifs avant de rejoin­dre les camps d’internement du Loiret. Sarah sera la seule rescapée de la famille. Soix­ante ans plus tard, Julia Jar­mond (Kristin Scott-Thomas), jour­nal­iste améri­caine instal­lée de longue date à Paris, enquête sur cet épisode. Au fur et à mesure de ses recherch­es, elle décou­vre, à tra­vers la fig­ure de Sarah, un secret pesant sur sa famille. Ou com­ment la grande his­toire vient irriguer la petite, la ques­tion­ner, la remet­tre en cause. Gilles Paquet-Bren­ner opte donc pour un mon­tage par­al­lèle, un va et vient entre les deux épo­ques qui génère un joli sus­pense. Pour don­ner la pri­or­ité à un réc­it plutôt touf­fu, il choisit, dans la par­tie con­tem­po­raine, une par­ti­tion sobre et clas­sique qui fait dans l’économie de plans. La par­tie se déroulant en 1942 était autrement plus com­pliquée à met­tre en scène, puisqu’elle pose, de fac­to, la ques­tion de la représen­ta­tion – voire de la sur-représen­ta­tion – de la dépor­ta­tion des Juifs et des camps de la mort. Caméra à l’épaule, util­isant des focales cour­tes, Gilles Paquet-Bren­ner ne lâche pas ses per­son­nages. Il n’opte pas pour une recon­sti­tu­tion point par point, préférant suiv­re de près les comé­di­ens, immerg­er le spec­ta­teur dans ses plans ser­rés. Les scènes du Vél’ d’Hiv sont tournées au vélo­drome Jacques Anquetil de Vin­cennes, idée chipée avec suc­cès au Mon­sieur Klein de Losey. Loin de l’obsession pour la représen­ta­tion du nom­bre, le cinéaste préfère entr­er dans les petits groupes, filmer les bous­cu­lades de l’intérieur, évi­tant ain­si le côté glacé d’une recon­sti­tu­tion extérieure “objec­tive”.

Certes, on n’évite pas les cris déchi­rants – un peu for­cés – des mères séparées de leurs enfants, les enfants malades maquil­lés de cernes out­rageuse­ment appuyés, cer­tains “pas­sages oblig­és” agaçants. De même, cer­tains sym­bol­es assez lour­dingues (Julia enceinte, le prénom de sa petite fille ou encore la toute pre­mière scène, à cheval sur le générique, mon­trant deux jeunes enfants heureux, riant, se chahutant dans un grand lit au milieu des plumes d’oreillers…) vien­nent par moment plomber le réc­it. Mais la char­p­ente tient bon, le dis­posi­tif fonc­tionne. Gilles Paquet-Bren­ner fait d’Elle s’appelait Sarah un bon film pop­u­laire, famil­ial, qui sait éviter cer­tains fâcheux écueils comme l’aspect lar­moy­ant. On sent qu’il a tra­vail­lé son sujet, sur le fond et la forme, s’interrogeant sur le sens de tel ou tel mou­ve­ment de caméra et la lim­ite entre “sobriété et manque de créa­tiv­ité”. On aimerait qu’il pour­suive dans cette voie, qu’il l’approfondisse, car il sait se révéler intéres­sant et pren­dre à revers l’image que nous a lais­sé de lui le reste de sa fil­mo­gra­phie.