Roman d’Amélie Sarn, Elle ne pleure pas, elle chante a déjà fait l’objet d’une adap­ta­tion en bande dess­inée par Cor­beyran et Thier­ry Murat (2004). À son tour, Philippe de Pier­pont explore l’identité d’une femme brisée par une enfance trau­ma­tique. Au-delà du sujet lourd de l’inceste, corde ten­due du roman, et loin du trait dur et épais de la BD, le réal­isa­teur belge fait bien acte de ciné­ma, quand le corps et la voix d’un être en souf­france infor­ment tout un dis­posi­tif filmique. Avec une rigueur à la mesure de la déter­mi­na­tion de sa pro­tag­o­niste, Elle ne pleure pas, elle chante déploie une parole douloureuse sous une forme âpre, dont la justesse ne l’exempt pas d’une linéar­ité encom­brante.

Un homme est fauché par une camion­nette sur une route plongée dans la nuit. Ce corps mas­sif, gisant sur un lit d’hôpital, est un père dans le coma, un mort en sur­sis. Sa fille, Lau­ra, voit cette sit­u­a­tion dra­ma­tique comme une béné­dic­tion : l’occasion de cracher enfin sa haine pour cet homme aux pul­sions som­bres qui l’a abîmée pour tou­jours, l’occasion de ne plus jamais avoir à le crain­dre. Elle ne pleure pas, elle chante fait de la parole un acte fon­da­teur dans la con­struc­tion de l’individu et dans sa capac­ité d’évolution. En ver­bal­isant sa souf­france et son amer­tume face à un bour­reau privé de droit de réponse, Lau­ra va douce­ment s’offrir une sec­onde nais­sance. Ce proces­sus lent et fas­ti­dieux con­di­tionne le rythme du film et sa mise en scène. Le déverse­ment des mots (et des maux) dans la cham­bre d’hôpital, bercée par le son pesant du res­pi­ra­teur, alterne avec le dia­logue de sourds de l’appartement famil­ial et les échanges heurtés de la cham­bre à couch­er. Les espaces du film, tous aus­si froids que la cham­bre de soins inten­sifs, n’existent que tra­ver­sés par le corps de Lau­ra, par­cou­rus par le regard de Lau­ra, habités par la voix de Lau­ra. Tout est en force et en rigueur dans une réal­i­sa­tion à l’image de son per­son­nage prin­ci­pal, dont la dureté et la colère con­di­tion­nent lit­térale­ment la com­po­si­tion styl­is­tique.

La pureté clin­ique de la pho­togra­phie, sub­li­mant les vis­ages mutiques d’une famille gan­grenée par le secret, enveloppe la lenteur des échanges. Aucune échap­pa­toire n’est pos­si­ble dans cet univers où les extérieurs sont rares. Con­traints par la raideur géométrique d’appartements au mobili­er sué­dois, le frère aimant, la mère rigide et l’amant mal­mené se heur­tent au car­ac­tère ver­sa­tile d’une femme émo­tion­nelle­ment paralysée par son passé. Les deux plans de révéla­tion de l’inceste témoignent d’une réal­i­sa­tion soucieuse d’utiliser effi­cace­ment les out­ils de la gram­maire filmique pour définir les liens au sein de la famille. Alors que le cadre large et fixe sépare la mère et la fille dans deux espaces dis­tincts d’une même pièce et les cachent l’une à l’autre dans un échange heurté, le plan ser­ré sur la sœur et le frère souligne leur affec­tion sur le ton vibrant de la con­fi­dence. À la froideur bru­tale d’une mère dans le déni s’oppose l’émotion sincère d’un frère soudain sub­mergé par la cul­pa­bil­ité de son aveu­gle­ment et son impuis­sance.

Lau­ra, la sur­vivante, la com­bat­tante, n’est qu’un élas­tique ten­du, prêt à cla­quer en per­ma­nence au vis­age de celui qui osera l’approcher de trop près, sur un plan physique comme émo­tion­nel. Avec une force retenue, Eri­ka Sainte donne une grâce angélique à cette ama­zone ven­ger­esse, que la rage trans­forme en créa­ture ambiguë. Sa détresse sus­cite la bien­veil­lance, mais son amer­tume en fait un être revêche, dif­fi­cile à aimer. Ici se niche l’intelligence du film : rien n’est tout blanc ou tout noir. La vic­time n’est pas for­cé­ment aimable, elle n’a pas tou­jours rai­son dans sa façon d’exprimer sa détresse et sa colère, mais elle demeure néan­moins pétrie d’humanité. En prenant pos­ses­sion de l’acte de parole, Lau­ra trou­ve la force de ques­tion­ner, de s’engager à la recherche d’une vérité totale dans un élan de vie et d’empathie soudain. Sa réap­pari­tion au sein de la cel­lule famil­iale devient le pré­texte d’une inves­ti­ga­tion néces­saire. Et si ce frère, si chaleureux, était aus­si un mon­stre pour ses pro­pres enfants ? Une phrase courte ou un regard insis­tant suff­isent à exprimer la sus­pi­cion naturelle, presque immé­di­ate à l’égard de Rémy, que Lau­ra devance par une sur­veil­lance dis­crète. Et, avec sim­plic­ité, le film dit alors le soupçon d’inceste per­ma­nent dans notre société occi­den­tale : com­ment chaque geste d’affection de la part d’un par­ent peut être inter­prété comme le risque d’une déviance dans un univers de para­noïa col­lec­tive, alors que, dans le même temps, des cas réels d’abus sex­uels peu­vent pass­er inaperçus ?

Sans aucun pathos, presque sans émo­tion, Elle ne pleure pas, elle chante dégage une amer­tume lan­goureuse. Ce film froid comme son sujet reste mal­heureuse­ment clos sur lui-même, sans jamais désta­bilis­er l’attente que chaque séquence sug­gère. Une fois sa mis­sion accom­plie, Lau­ra s’éloigne sans plus se retourn­er : au bout du chemin, ne demeure qu’un écran noir…