Habile recom­po­si­tion de la guerre d’Es­pagne (1936–1939), El Per­ro Negro se veut le moyen de faire un retour sur la façon dont l’his­toire se man­i­feste. Faire œuvre de mémoire, c’est tra­vailler le passé en archéo­logue, grat­ter les couch­es du temps, afin de ten­ter de com­pren­dre pour pou­voir à son tour trans­met­tre et pro­pos­er un réc­it. La force d’El Per­ro Negro provient autant de la man­i­fes­ta­tion de ce désir, que de la façon dont l’au­teur assume les silences du passé : face à l’échappe­ment du temps et à sa fini­tude, jamais nous ne pour­rons combler les béances de l’ou­bli. L’en­jeu du film his­torique est tou­jours de repren­dre pied dans le présent et de retrou­ver le fil de l’his­toire à tra­vers ses lacunes.

« C’est un voy­age dans une décen­nie vio­lente, chao­tique, avec des images et his­toires de cinéastes ama­teurs tel Joan Sal­vans de Ter­ras­sa en Cat­a­logne, et Ernesto Nor­ie­ga de Madrid en Castille. » Dès les pre­mières images du film, sur un fond de musique emporté et ban­cal aux accents et rythmes espag­nols, Péter Forgács met à jour son dis­posi­tif filmique. Nous ne ver­rons jamais d’im­ages du réal­isa­teur : El Per­ro Negro est un ingénieux tra­vail de mon­tage, un mag­nifique assem­blage de films d’épo­ques qui relève de l’œil avisé d’un cinéaste atten­tif.

Com­ment par­ler du passé, com­ment évo­quer les silences de l’his­toire ? Péter Forgács ne s’en­com­bre jamais d’un souci de réal­isme, ou d’une pré­ten­due objec­tiv­ité, ces deux out­ils (et sim­u­lacres) encom­brants qui pour­ris­sent trop sou­vent les recon­sti­tu­tions his­toriques pro­duites par la fic­tion ou le reportage. Le cinéaste bâtit son film sur l’enchevêtrement des lignes nar­ra­tives, autant de points de fuite qui s’as­so­cient pour pro­pos­er une évo­ca­tion poé­tique de la guerre d’Es­pagne. Car El Per­ro Negro rap­pelle avec force pour ceux qui l’avaient oublié que la fic­tion n’a pas le mono­pole de l’imag­i­naire, et que le doc­u­men­taire aus­si a pour voca­tion de tra­vailler sur les cir­cu­la­tions de la rêver­ie dans le réel.

Les films privés réal­isés par Joan Sal­vans et Ernesto Nor­ie­ga, les deux per­son­nages prin­ci­paux, con­stituent ain­si de véri­ta­bles témoignages d’époque, ils sont comme les empreintes d’un passé objec­tif qui ne nous appar­tient plus. Mais ils ne se suff­isent jamais à eux-mêmes, le cinéaste se per­me­t­tant ain­si de les mod­el­er en inter­venant dans la bande son : par­fois en y col­lant une musique et des bruitages, afin de don­ner une tex­ture sonore aux images et de les drama­tis­er. Par­fois en exploitant la voix-off, le cinéaste s’of­frant alors le droit d’in­ter­venir dans la chair des films, de don­ner des indices sur les per­son­nages et d’u­ni­fi­er alors les élé­ments dis­parates. La voix-off inter­vient alors comme le principe rassem­bleur, ce qui à l’é­gal du mon­tage, peut per­me­t­tre à Forgács de tenir et de canalis­er les images privées.

La richesse du film provient ain­si des dif­férentes strates de réc­it, aux manières qu’ont les images et le son de se racon­ter et de dire notre his­toire : ain­si aux films d’époque s’as­so­cie le com­men­taire en off du cinéaste et des acteurs, défait de l’im­mé­di­ateté aveuglante de l’événe­ment et libéré par le recul his­torique. À un troisième niveau, des images d’archives pro­duites par des reportages com­plè­tent El Per­ro Negro.

Du réc­it neu­tre et factuel de l’his­toire d’Es­pagne à l’in­ter­pré­ta­tion poé­tique des vies d’Ernesto et de Joan à par­tir des seg­ments de films qu’ils nous ont lais­sé, Péter Forgács est au cen­tre du défi doc­u­men­taire et assume un va-et-vient sig­nifi­ant entre les formes de l’imag­i­naire et du réel. Il pro­pose ain­si une his­toire per­son­nelle qui oscille entre infor­ma­tion et recréa­tion. Dif­férem­ment d’un Mar­cel Ophuls, obnu­bilé par le désir de met­tre à jour la vérité poli­tique, Forgács n’est quant à lui jamais détenu par la seule rigueur de l’in­for­ma­tion. Le film préfère faire affleur­er des limbes du passé les sou­venirs d’un peu­ple englouti et tente avec sub­lime de nous reli­er à ces anonymes. El Per­ro Negro stim­ule le passé et nous apprend à regarder de face la mort pour recon­quérir notre présent, à l’abri des stéréo­types bien-pen­sants du devoir de mémoire.