Évo­qué récem­ment par la true sto­ry de Jean-Marc Val­lée (Dal­las Buy­ers Club), l’impératif d’une prise de con­trôle de cha­cun sur sa médi­ca­tion à l’heure, sans cesse aggravée, de l’empire de l’industrie phar­ma­ceu­tique sur notre san­té, sem­ble devenir une ques­tion pri­mor­diale. Ce qui était un motif fic­tion­nel pour le Cana­di­en est débor­dé et creusé par le doc­u­men­taire français El Gran Dragón, voy­age de deux jeunes doc­u­men­taristes sur les traces d’une médecine prim­i­tive. Le film revendique ce besoin vital de renouer avec une nature dont on tient peu compte, et que nous lais­sons dis­paraître.

Échanges d’énergie

Avec les peu­ples andins d’Amérique latine (en Ama­zonie péru­vi­enne notam­ment), les doc­u­men­taristes Gildas Nivet et Tris­tan Guer­lot­té par­tent en voy­age sur les traces d’une médecine tra­di­tion­nelle nour­rie au cœur même de la forêt ama­zoni­enne. C’est là que, depuis des siè­cles et de généra­tion en généra­tion, des guéris­seurs ont appris à utilis­er les plantes offertes par leur envi­ron­nement pour se soign­er les uns les autres, se com­pren­dre cha­cun, vivre en har­monie avec le ter­ri­toire dans lequel ils sont instal­lés. Ce qui est, en somme, la déf­i­ni­tion même d’un écosys­tème.

Sans jouer toute­fois avec excès de l’antagonisme entre médecine tra­di­tion­nelle et médecine occi­den­tale, El Gran Dragón se pose un temps à la croisée de ces chemins, mon­trant au Pérou les ini­tia­tives bap­tisées de « médecine com­plé­men­taire ». Inter­ro­geant les médecins qui la pra­tiquent et quelques patients qui en ont béné­fi­cié, le doc­u­men­taire ne joue jamais sur le sen­sa­tion­nal­isme qui con­fér­erait à ces pra­tiques mil­lé­naires une aura presque mag­ique. L’analyse est avant tout théorique – his­torique, poli­tique – et don­née du point de vue de ceux qui la con­nais­sent sur le bout des doigts. Le film com­pile les entre­tiens regroupés par leur simil­i­tude thé­ma­tique : les prouess­es éventuelle­ment avérées de ces pra­tiques ances­trales sont éludées au prof­it d’une mise en avant de la parole – des médecins, des chamans, grin­gos, indigènes. Ain­si le doc­u­men­taire se pose, plus juste­ment, au sein d’un réseau d’échanges : entre les pra­tiques, entre les généra­tions, entre les expéri­ences et les con­nais­sances. C’est une parole d’une grande sagesse qu’on décou­vre, une vision d’une sérénité et d’un human­isme cap­ti­vants.

Le chef d’orchestre

Quelques écueils per­dent mal­heureuse­ment El Gran Dragón au-delà de ce pas­sion­nant échange qu’il promet­tait d’abord. Voulant en effet se don­ner comme une véri­ta­ble décou­verte / plongée dans un monde dont nous sommes trop éloignés, il n’échappe pas au piège de la couleur locale, du spec­ta­cle touris­tique vain, et entre­coupe ses chapitres thé­ma­tiques de panora­mas con­venus sur le Pérou et ses habi­tants, au lieu de se con­tenter de la sim­plic­ité des réc­its dont il rend compte. Dans un cadre aus­si sobre que pos­si­ble (les chamans sont assis seuls au milieu de la forêt ama­zoni­enne et racon­tent leurs expéri­ences – avec l’ayahuasca ou sur la trans­mis­sion de guéris­seur en guéris­seur, de père en fils… de plante à homme), El Gran Dragón touche à ce qu’il a de plus pas­sion­nant et s’égare quand il veut trop en faire. La céré­monielle prise d’ayahuasca pré­cisé­ment, expéri­men­tée par les doc­u­men­taristes, se veut un des moments mar­quants du doc­u­men­taire – qui devient pour l’occasion doc­u­men­taire sonore. Pour quelques min­utes ain­si, l’écran noir fait la part belle aux sons et chants. Soit. Mais le pro­pos s’éparpille et il reste peu de l’épatante sagesse des médecins dans cet inter­mède sonore, en dehors de l’exotisme et du morceau de bravoure.

Intrin­sèque­ment lié aux ques­tions de partage des ter­res, d’appropriation des ressources et de préser­va­tion d’un écosys­tème à durée de vie lim­itée, le thème de la médecine et des tra­di­tions ances­trales, cœur du doc­u­men­taire qui lui donne ses moments les plus intéres­sants (réc­it des voy­ages hal­lu­ci­na­toires, descrip­tions lit­térale­ment stupé­fi­antes des pou­voirs de la nature), se laisse dans un sec­ond temps phago­cyter par ces ques­tions poli­tiques. Bien sûr elles sont elles aus­si pri­mor­diales – mais à ne trop savoir sur quel pied danser, voulant brass­er de ce sujet tous les aspects décisifs, spir­ituels, poli­tiques et mal­heureuse­ment financiers, El Gran Dragón s’éparpille. La reven­di­ca­tion finale, mes­sage d’un gringo à ses frères indigènes, tombe ain­si comme une let­tre morte car elle n’ouvre sur rien d’autre que sa pro­pre fin. Cette béance est moins une réso­lu­tion des enjeux en ques­tion qu’un aveu de faib­lesse, con­stat dés­espéré sur la dis­pari­tion à venir d’un monde et d’un espace qui nous sont indis­pens­ables.