Après Caran­cho et Ele­fante Blan­co, Pablo Trap­ero revient dans les salles français­es avec El Clan, auréolé d’un Lion d’Ar­gent (meilleure réal­i­sa­tion) lors de la dernière Mostra de Venise et d’un suc­cès ver­tig­ineux en Argen­tine. Cela éton­nera peu ceux qui ont suivi la car­rière du jeune prodi­ge argentin, adoubé (et même co-pro­duit) par les frères Dar­d­enne et désor­mais les frères Almod­ó­var, tant le ciné­ma de Trap­ero s’est hélas enlisé depuis quelques années dans une esthé­tique com­plaisante qui fait flo­rilège en fes­ti­vals, mis­ant plus sur une cer­taine effi­cac­ité (rel­a­tive­ment impres­sion­nante) qu’une réelle réflex­ion ciné­matographique. Effi­cac­ité (et suc­cès donc en salles dans son pays d’o­rig­ine) qui tient aus­si au choix de la trame d’El Clan, qui revient sur un fait divers sur­venu en Argen­tine au début des années 1980. Arquímedes Puc­cio, ancien mem­bre des ser­vices de ren­seigne­ment se retrou­ve esseulé après la fin de la dic­tature. À l’aide de ses con­tacts encore présents, il parvient à organ­is­er plusieurs kid­nap­pings. Ses cibles : des mem­bres de familles bour­geois­es repérés à l’aide de son fils, Ale­jan­dro, évolu­ant au sein du pres­tigieux club de rug­by, le CASI, et star de l’équipe nationale « Los Pumas ». Cette affaire fut par­ti­c­ulière­ment médi­atisée à l’époque : Trap­ero l’u­tilise comme un ressort trau­ma­tique pour y cal­quer dessus ses tal­ents de filmeur dans un jeu de mise en per­spec­tive artic­u­lant à la fois un hori­zon pure­ment formel (pour ne pas dire for­mal­iste) et une util­i­sa­tion de l’his­toire de son pays comme papi­er peint com­mer­cial légiti­mant ses aspi­ra­tions baro­ques.

Bande-démocratique

Comme expliqué lors de son pas­sage au Fes­ti­val de Venise, Trap­ero ne vise avec El Clan qu’une forme pure­ment vir­tu­ose, qui ne cor­re­spond en fait hélas qu’à un académisme hérité d’une mau­vaise lec­ture du ciné­ma de ses aînés, Mar­tin Scors­ese en haut du podi­um. Le film enchâsse ses scènes en dif­férents scénettes déco­ra­tives, jouant du plan-séquence (musique à fond – pour mieux y dérouler, sans y paraître, son pro­gramme de bon élève appliqué) comme cela était déjà le cas dans Ele­fante Blan­co qui ne fonc­tion­nait prin­ci­pale­ment que par des effets de réel (par­fois con­va­in­cants) au milieu de la durée de ses plans : tel coup de feu impor­tait moins au réc­it que l’au­then­tic­ité de son action. Avec El Clan, Trap­ero dérape encore plus dans la «rad­i­cal­i­sa­tion» de son dis­posi­tif (et la nor­mal­i­sa­tion de son ciné­ma) en ne délivrant que des effets de manche (notam­ment sonores) au milieu de la lumière cuiv­rée qui enveloppe sa nou­velle œuvre. Car ce qui gène le plus, c’est le dés­in­térêt total de Trap­ero pour le réc­it de son film : celui-ci ne lui sert que de pré­texte pour arriv­er à ses fins. Il faut voir les dif­férentes scènes de kid­nap­ping ou de cas­tra­tion devenir de purs exer­ci­ces auto-cen­trés où la caméra de Trap­ero sur­v­ole lit­térale­ment ce qu’elle filme pour mieux attester de sa supéri­or­ité tech­nique. C’est sans doute là que l’il­lus­tra­tion devient régres­sive, Trap­ero ne cher­chant pas à provo­quer chez son spec­ta­teur la moin­dre réflex­ion sur les images qui lui sont offertes, quand un tel fait divers aurait pu provo­quer une pen­sée sur la vision de ce clan famil­ial d’où sur­git une fig­ure psy­cho­tique à la lisière du mon­strueux – au sens du con­te. Il ne faudrait certes pas oubli­er la rela­tion que le patri­arche, Arquímedes Puc­cio, entre­tient avec son fils Ale­jan­dro, con­traint de par­ticiper aux exac­tions famil­iales : c’est sans doute là, dans cette fil­i­a­tion mal­adive, que se noue un des points forts du film de Trap­ero. Un des scènes intro­duc­tives fait d’ailleurs ren­tr­er en col­li­sion – par son mon­tage – un des pre­miers kid­nap­pings du père avec une scène de sexe du fils. Jouis­sance du meurtre et orgasme se mélan­gent, dans une allé­gorie sonore pour le moins étrange, dis­ant sans doute tout du plaisir que va pren­dre Trap­ero à démon­tr­er, comme un ado­les­cent surex­cité, tout son brio. Il ne reste hélas au spec­ta­teur qu’à admir­er cette jolie bande-démo, con­trait de rester à la porte du réc­it – porte que Trap­ero fera cla­quer, dans un dernier sur­saut, à la fin de son film.