Alors que le ciné­ma cubain sem­ble béné­fici­er d’un regain de vital­ité ces derniers temps, c’est pour­tant avec l’appui financier de la Colom­bie, de la France, du Pana­ma et du Venezuela que le réal­isa­teur Pavel Giroud a pu réalis­er El Acom­pañante. Mal­gré l’implication de Mariela Cas­tro (la fille de Raúl Cas­tro et nièce de Fidel Cas­tro) sur les sujets tels que les droits LGBT et les nou­velles poli­tiques de préven­tion autour du Sida, de nom­breux tabous sem­blent per­sis­ter au sein de la société cubaine, comme par exem­ple la vis­i­bil­ité des per­son­nes séropos­i­tives. Et c’est pré­cisé­ment sur une facette obscure et mécon­nue du com­porte­ment éta­tique au cours des années 1980 que le réal­isa­teur entend ici revenir : à cette époque (mais comme dans bien d’autres pays mal­heureuse­ment), par mécon­nais­sance des modes de trans­mis­sion et des per­spec­tives de guéri­son, les malades du Sida étaient par­qués dans des sana­to­ri­ums spé­cial­isés, isolés du reste de la pop­u­la­tion et con­traints d’ingurgiter des traite­ments expéri­men­taux. Dans le film de Pavel Giroud, c’est pré­cisé­ment la sit­u­a­tion que vit Daniel, un jeune sol­dat qui a con­trac­té la mal­adie lors d’un voy­age en Afrique, et qu’on décide de sur­veiller dans ses moin­dres faits et gestes dans l’objectif de cacher son état au reste de la pop­u­la­tion. Alors que l’opinion publique tente tant bien que mal de se ras­sur­er face à l’ampleur du fléau en faisant du mal un prob­lème exclu­sive­ment lié aux pau­vres, aux tox­i­co­manes ou à la com­mu­nauté gay, le per­son­nage de Daniel, hétéro­sex­uel sportif et clair de peau, met donc en péril ce stéréo­type. Alors que le jeune homme se sait évidem­ment con­damné, on lui inflige en guise de dou­ble peine la présence de Hora­cio Romero, un célèbre boxeur noir tac­i­turne tombé en dis­grâce après avoir été accusé de dopage. Chargé de veiller sur le malade et de ren­dre compte à sa hiérar­chie de ses agisse­ments, Hora­cio va pro­gres­sive­ment s’affranchir du rôle qui lui est assigné pour se don­ner une nou­velle chance et se libér­er de son pro­pre car­can.

Politesse du regard

Avec un sujet aus­si chargé, Pavel Giroud aurait pu jouer la carte de la facil­ité et tomber dans les tra­vers du mélo­drame social au didac­tisme démon­stratif. Même si le film n’a pas encore été dis­tribué à Cuba (mais c’est nor­male­ment prévu dans les mois à venir), on se doute que le réal­isa­teur a envis­agé son pro­pos par rap­port à la récep­tion dont le film ferait l’objet par ses conci­toyens et des débats qu’il sus­cit­erait. Loin de vouloir s’en tenir à un dis­cours com­plaisant (comme par exem­ple Cha­la, une enfance cubaine, sor­ti quelques mois plus tôt, dont l’ambition était d’aborder quelques sujets de société sans jamais remet­tre en cause l’organisation poli­tique du pays), El Accom­pa­ñante pose sans détour la ques­tion de la respon­s­abil­ité de l’état dans la ségré­ga­tion dont les séroposi­tifs ont été vic­times. Doc­u­men­té et nuancé (le film fait directe­ment référence aux respon­s­abil­ités qu’oc­cu­pait Raúl Cas­tro lorsqu’il était chef de l’armée), le scé­nario, plutôt sim­ple et linéaire dans la déf­i­ni­tion de ses enjeux, évite néan­moins le manichéisme, les rac­cour­cis et les effets de style putassiers pour forcer l’indignation, quitte à tenir à une cer­taine dis­tance l’émotion qui pour­rait découler de cette his­toire. Voulu comme clas­sique dans ses par­tis-pris de mise en scène, El Acom­pañante ne laisse rien débor­der, au risque d’étouffer sous l’académisme de la recon­sti­tu­tion d’une époque où l’idéologie com­mu­niste n’avait pas encore souf­fert de la chute de l’Union Sovié­tique. Des acteurs et actri­ces (aux physiques séduisants) à la com­po­si­tion des plans (caméra fixe, pho­togra­phie impec­ca­ble) en pas­sant par le mon­tage (finale­ment assez peu ellip­tique au risque d’évacuer la com­plex­ité inhérente au sujet), le film de Pavel Giroud est un peu trop pro­pre et lis­sé pour totale­ment con­va­in­cre. C’est par­ti­c­ulière­ment prég­nant dans la manière d’appréhender les corps qui sont ici tirail­lés entre les démon­stra­tions de puis­sance (les com­bats de boxe, filmés sans génie par­ti­c­uli­er) et leur affaisse­ment irréversible (les rav­ages du Sida sur les corps malades). À force d’être trop con­scien­cieux et de ne pas vouloir rebuter le spec­ta­teur, le réal­isa­teur passe donc un peu à côté du poten­tiel de son film. Le résul­tat n’est pas hon­teux, encore moins mal­hon­nête mais reste trop poli : espérons cepen­dant que ce tra­vail de longue haleine (six ans pour trou­ver les finance­ments néces­saires à la mise en chantier du film) aura l’impact voulu sur les spec­ta­teurs et qu’il con­tribuera – comme ce fut le cas en Occi­dent lors de la sor­tie de Philadel­phia de Jonathan Demme – à faire évoluer les regards sur la mal­adie.