À tra­vers l’ex­plo­ration de l’e­space de Dutch Har­bor, et les témoignages d’habi­tants de l’île, Braden King et Lau­ra Moya nous font pénétr­er dans la réal­ité de ce port de pêche, où les con­di­tions de vie sont par­fois dif­fi­ciles. Mais ils nous invi­tent égale­ment à aller voir der­rière les apparences. Ce qui appa­raît d’abord comme une con­trée sauvage peu­plée de pêcheurs se révèle être un lieu à part, oscil­lant entre l’a­vancée de la civil­i­sa­tion et onirisme sauvage. La leçon d’His­toire laisse peu à peu la place à la décou­verte d’un monde filmé par une caméra tan­tôt dynamique, tan­tôt con­tem­pla­tive.

Le doc­u­men­taire de Braden King et Lau­ra Moya prend d’abord le par­ti de se présen­ter comme une explo­ration géo­graphique. La caméra sur­v­ole le port de pêche, puis une carte nous indique où se trou­ve cette con­trée dont nous n’avions jamais enten­du par­ler : quelque part dans l’Archipel Aléou­tien situé à l’ouest de l’Alas­ka. Survient alors la pre­mière voix qui entre­prend le réc­it, celle de Jer­ah Chad­wick, his­to­rien et poète. Il nous par­le de la rus­si­fi­ca­tion puis de l’améri­can­i­sa­tion de l’archipel, tan­dis que la caméra, embar­quée en voiture, nous entraîne à vive allure dans des trav­el­lings latéraux qui bal­ayent l’e­space gris et enneigé de Dutch Har­bor.

Mal­gré cette ouver­ture emprun­tée aux livres d’His­toire, nous sen­tons bien que les réal­isa­teurs ont l’in­ten­tion de réalis­er tout autre chose qu’une carte postale. Le noir et blanc et le grain épais, presque pol­lué, des images, con­fèrent à l’ensem­ble une dimen­sion irréelle, onirique, qua­si-sur­réal­iste. Nous ne con­nais­sons pas cet endroit, et l’im­age de ce film ne ressem­ble à aucune autre. Dans cette suc­ces­sion de paysages, de scènes de la vie quo­ti­di­enne et de témoignages d’au­tochtones dont nous ne ver­rons jamais le vis­age, le spec­ta­teur se retrou­ve seul face à ces espaces immenses, à ces pêcheurs de crabes, à ces bateaux qui sil­lon­nent les mers, ni tout à fait à l’é­cart, ni tout à fait inté­gré à la scène.

L’ex­péri­ence visuelle se dou­ble d’une expéri­ence humaine. C’est en par­ti­c­uli­er Car­olyn Reed, artiste arrivée sur l’île à l’âge de dix-huit ans, qui nous y aide. À tra­vers son réc­it et le regard qu’elle pose sur la beauté des lieux, se des­sine une réflex­ion sur la lib­erté. À ses yeux, Dutch Har­bor ressem­blait au « Grand Ouest qui n’au­rait pas encore été con­quis ». C’est pour elle un endroit où l’on peut trou­ver une lib­erté, faire ses pro­pres choix, avoir le sen­ti­ment de pou­voir con­stru­ire son pro­pre monde. Pour men­er cette réflex­ion sur l’im­por­tance que peut avoir un lieu sur notre vie, les réal­isa­teurs adoptent un style qui oscille con­stam­ment entre onirisme et réal­isme, entre mobil­ité et fix­ité. Les images dif­fu­sant une atmo­sphère irréelle suc­cè­dent aux réc­its de vie ; les plans con­tem­plat­ifs, main­tenus immo­biles par respect pour le tra­vail des pêcheurs, suc­cè­dent aux trav­el­lings. Entre ces deux ten­dances, la par­ti­tion musi­cale du Box­head Ensem­ble fait le lien, en accom­pa­g­nant les images de ses sons élec­tron­iques, clas­siques ou de per­cus­sions.

D’un point de vue ciné­matographique, le film présente un cer­tain nom­bre de prob­lé­ma­tiques inhérentes au genre doc­u­men­taire. En effet, le but d’un doc­u­men­taire, à un niveau basique, mais essen­tiel, est de laiss­er une trace, porter témoignage de ce qui a été cap­turé par la caméra. Or, com­ment fix­er ce qui évolue ? Car le sujet de Dutch Har­bor est aus­si celui de la civil­i­sa­tion galopante, les chaînes de restau­rants rem­plaçant les petits bars typ­iques. Il ne s’ag­it pas là de faire le procès de la civil­i­sa­tion, même si le ques­tion­nement de Buck Rogers, « Qu’est-ce qui pousse les Améri­cains à sys­té­ma­tique­ment vouloir civilis­er chaque ville ? » est révéla­teur du malaise qui s’est instal­lé. Aujour­d’hui, cer­tains des lieux ou des habi­tants présents dans le film – qui a été tourné en 1998 – ont dis­paru. Ce qu’ont fixé sur la pel­licule Braden King et Lau­ra Moya n’ex­iste plus. En nous faisant pren­dre con­science que tout change, évolue ou dis­paraît, Dutch Har­bor pro­pose une réflex­ion intéres­sante sur le statut du doc­u­men­taire et surtout sur son rôle. Il n’y a pas que des crabes et des pêcheurs en Alas­ka. Il y a aus­si de jeunes réal­isa­teurs qui s’in­ter­ro­gent sur le monde dans lequel ils vivent et par la même occa­sion, sur le ciné­ma.