D’où viens-tu John­ny ? est un objet filmique éton­nant : c’est dans une atmo­sphère de west­ern camar­guais que le réal­isa­teur Noël Howard présente la jeune star d’alors, John­ny Hal­ly­day. C’est à tra­vers les nom­breux numéros musi­caux agis­sant comme de véri­ta­bles paus­es nar­ra­tives que le film présente la per­sona de la star. Si cet aspect ne présente pas de grand intérêt, le film se présente en revanche comme le symp­tôme d’une crainte face aux change­ments socié­taux, et ce dans sa façon de ren­vers­er les per­spec­tives, en con­stru­isant une fig­ure du “bon” rock­er.

Dans le Paris des années 1950, John­ny Riv­ière entouré de sa bande de copains et de sa petite amie, jouée par Sylvie Var­tan, pousse la chan­son­nette dans un club mal famé en échange de quelques petits ser­vices. Mais lorsqu’il s’aperçoit qu’il se trou­ve en pos­ses­sion d’une valise con­tenant de la drogue, John­ny décide de s’en débar­rass­er et s’enfuit en Camar­gue trou­ver la pro­tec­tion des hommes et des femmes qui l’ont vu grandir. Com­prenant qu’il est recher­ché par les hommes de main d’un cer­tain M. Franck, ce sont les gar­dians camar­guais qui con­tre toute attente finiront par sauver John­ny.

En prenant la méta­mor­phose pour par­a­digme D’où viens-tu John­ny ? s’avère être un mélange assez éton­nant des gen­res ; et plutôt que de lire ce film comme la seule mise en scène de la star, il faut le regarder au prisme des années 1960 afin de s’apercevoir que ce film cristallise l’expression d’une cer­taine crainte face à une époque en muta­tion.

D’un genre à l’autre

En suiv­ant John­ny de Paris à la Camar­gue, le film s’offre une pre­mière méta­mor­phose visuelle, en pas­sant du noir et blanc à la couleur. Mais c’est surtout dans le saut d’un genre à l’autre que le film se donne comme un objet filmique en per­pétuelle redéf­i­ni­tion : du film noir au drame roman­tique, de la comédie au west­ern. Plutôt que de livr­er une série de scènes décousues répon­dant toutes à des gen­res divers, il sem­ble que ce soit les per­son­nages eux-mêmes qui, en sur­gis­sant au cours de l’intrigue, appor­tent cha­cun les élé­ments d’un code ciné­matographique auquel ils sont asso­ciés. Les habi­tants de la Camar­gue ne sont pas sans rap­pel­er les per­son­nages des films de Mar­cel Pag­nol : pas seule­ment par leur accent, mais aus­si par leur manière bur­lesque de se mou­voir et d’agir dont se dégage une forme de théâ­tral­ité assumée. Près de John­ny se noue égale­ment l’intrigue d’un tri­an­gle amoureux : Djan­go, inter­prété par Pierre Barouh, qui craint que sa future fiancée ne s’amourache de John­ny, incar­ne un per­son­nage en proie à des sen­ti­ments con­tra­dic­toires qui le pla­cent du côté de la fatal­ité du genre trag­ique. Sa fiancée, Mag­a­li, incar­ne une jeune femme docile qui rêve secrète­ment d’indépendance tout en étant par­faite­ment con­sciente de l’inadéquation entre son désir et la réal­ité ; ce faisant, elle évoque les grandes héroïnes pag­no­li­ennes d’Angèle ou de La Femme du boulanger.

Un monde en mutation

Cette idée de trans­for­ma­tion est égale­ment cristallisée dans la poly­phonie musi­cale du film : musiques gitane, folk­lorique, rock, ou pop­u­laire s’entremêlent et font ain­si écho à la diver­sité qui s’exprime sur le plan visuel. Les grandes éten­dues typ­iques du west­ern cèdent place aux intérieurs des mas camar­guais tan­dis que d’autres décors à la lumière tra­vail­lée évo­quent directe­ment l’esthétique du film noir. Une muta­tion per­pétuelle qui est en fait l’expression d’une trans­for­ma­tion qui dépasse ces sim­ples change­ments de style. À l’intrigue parisi­enne de John­ny s’ajoute le par­a­digme d’un monde en muta­tion : pour gag­n­er leur vie les gar­dians jouent leur pro­pre rôle face aux touristes parisiens et étrangers qui afflu­ent vers leur petit vil­lage ren­du pit­toresque par le tourisme de masse. En opposant ain­si le folk­lore con­sciem­ment endossé par les locaux et le con­formisme des touristes, le film s’empare de la ques­tion de l’authentique, et tourne en déri­sion cette idée que le tourisme con­stru­it notam­ment à tra­vers le jeu des gar­dians pous­sant par­fois jusqu’à la par­o­die.

En faisant de la méta­mor­phose son mot d’ordre, D’où viens-tu John­ny ? présente un per­son­nage en per­pétuelle trans­for­ma­tion capa­ble d’endosser tous les rôles : du héros à la Wayne au jeune homme naïf. De mul­ti­ples muta­tions qui ser­vent évidem­ment à con­stru­ire une per­sona pos­i­tive de la star et à con­stru­ire un objet filmique rentable en assur­ant l’hétérogénéité des gen­res. Mais c’est surtout la con­struc­tion de cette fig­ure de rock­er loy­al qui frappe dans ce film, tant elle fait part d’un manichéisme cer­tain. Le film cherche con­stam­ment à faire l’apologie du “bon” con­tre le ban­dit, et cela passe notam­ment à tra­vers cette ques­tion de la pré­ten­due authen­tic­ité. Le thème du west­ern n’est alors plus seule­ment qu’un choix esthé­tique ; cal­i­bré pour exprimer la portée uni­verselle de valeurs morales, le west­ern sert ici à con­stru­ire un sys­tème de valeurs con­ser­va­teur, et surtout à tra­vers un per­son­nage effrayé par l’illégalité[1]. Véri­ta­ble symp­tôme con­ser­va­teur des craintes d’un monde en pleine muta­tion, D’où viens-tu John­ny ? est un objet révéla­teur d’une époque, capa­ble de sus­citer une lec­ture “cul­turelle” intéres­sante.

Notes

Notes
↑1 Qu’on pense à ce que cela puisse vouloir dire en 1963 que de présen­ter un per­son­nage de rock­er dégoûté par une valise de drogue…