Le quarti­er d’In­gle­wood où se déroule Dope n’est pas une sim­ple toile de fond. Rick Famuyi­wa a gran­di dans ce « ghet­to » majori­taire­ment habité par des afro-améri­cains, surnom­mé « les bas-fonds de Los Ange­les ». À tra­vers le por­trait de trois jeunes comme les autres vivant à Ingle­wood – le jeune et sage Mal­colm qui rêve d’in­té­gr­er Har­vard et ses deux amis Nakia et Jib – le réal­isa­teur choisit de ren­dre vis­i­ble avec plus de justesse et moins de noirceur les habi­tants de ces quartiers trop sou­vent car­i­caturés. Il s’éloigne ain­si volon­taire­ment du genre du « urban film », ou « hood film », cen­tré sur la cul­ture afro-améri­caine, la vie des gangs, et le hip hop, qui sem­ble s’être appro­prié de manière trop exclu­sive la représen­ta­tion des quartiers chauds, comme si ce ter­ri­toire exigeait un genre spé­ci­fique.

Con­tre cette forme de « ghet­toï­sa­tion ciné­matographique » de tout un pan du ter­ri­toire, Rick Famuyi­wa choisit de détourn­er les codes du « hood film » à l’in­térieur d’une comédie bien plus main­stream. Le genre du teen-movie – qui racon­te en général le par­cours ini­ti­a­tique et trash d’ado­les­cents rêvant de leur pre­mière rela­tion sex­uelle – évite en effet au film le pathé­tique de la fin de Fruit­vale Sta­tion, la précé­dente pro­duc­tion de For­est Whitak­er qui évo­quait aus­si la vie d’un jeune homme plein d’e­spoir dans un quarti­er chaud. Pour les trois héros de Dope, le rap­port aux gangs est surtout une affaire de course-pour­suite bur­lesque qui s’é­tend sur le film entier, où il s’ag­it d’abord de ne pas se faire vol­er ses bas­kets ou son vélo, avant de devoir se débar­rass­er d’un charge­ment de cocaïne récupéré par erreur. La vio­lence des « gangstas », loin d’être drama­tisée, appa­raît comme une per­tur­ba­tion absurde et inutile du quo­ti­di­en des habi­tants d’In­gle­wood : dans les bus de ville, dans les restau­rants de quarti­er, les deal­ers à la recherche de leur livrai­son sur­gis­sent en hurlant, l’arme à la main, créant ain­si un décalage par­ti­c­ulière­ment loufoque entre leur atti­tude et le car­ac­tère absol­u­ment anodin de la sit­u­a­tion qui les entoure.

Le traf­ic de drogue, au lieu de devenir un objet de crainte, est ain­si au cœur de la satire, la cocaïne devenant sou­vent l’élé­ment déclencheur du comique de sit­u­a­tion et de quipro­qu­os – un deal­er réclame à tue-tête son «  déje­uner » (c’est-à-dire, pour lui, de la drogue) dans un fast-food, au point de déclencher un règle­ment de compte déjan­té lui faisant pay­er son manque de civisme. Le per­son­nage de Lily, jeune femme fasci­nant Mal­colm, per­met de réu­nir effi­cace­ment à cette vision loufoque du traf­ic la part « oblig­a­toire » d’hu­mour sex­uel du genre : com­plète­ment droguée, Lily devient incon­trôlable, et son corps se trans­forme en auto­mate aux réac­tions (et aux écoule­ments de toute nature) imprévis­i­bles faisant dérailler de nom­breuses sit­u­a­tions – dont une scène de voiture faisant légère­ment écho à la séquence la plus bur­lesque du Loup de Wall Street de Scors­ese.

La fabrication commerciale d’un film-culte

Si la volon­té d’un réal­isme bur­lesque sur l’ado­les­cence dans les ghet­tos est l’ap­pré­cia­ble ligne d’hori­zon de Dope, ce film demeure extrême­ment for­maté. On y recon­naît les défauts habituels aux pires films du fes­ti­val de Sun­dance – Rick Famuyi­wa a d’ailleurs été for­mé au Sun­dance Insti­tute’s Writer/Director’s Lab : en croy­ant éviter les clichés (ce teen-movie renonce à l’habituelle scène de bal de pro­mo­tion), le film se ter­mine avec un hap­py-end invraisem­blable, où les bons sen­ti­ments tri­om­phent de manière explicite et naïve, le tout accom­pa­g­né par une voix off inutile et didac­tique. Pire encore, Rick Famuyi­wa mul­ti­plie les choix racoleurs pour faire de son film un pro­duit à la mode pour la jeunesse. Tout est ain­si fait pour créer un phénomène d’i­den­ti­fi­ca­tion rentable entre les per­son­nages du film et une généra­tion « con­nec­tée », 2.0., nou­velle maîtresse du net et de son con­tenu dématéri­al­isé, détenant désor­mais un pou­voir ignoré des généra­tions précé­dentes. Mal­colm a beau être un geek, il est aus­si com­plète­ment « vin­tage », fan du hip hop des années qua­tre-vingt dix au point d’en par­ler con­tin­uelle­ment et de porter l’in­vraisem­blable brosse de MC Ham­mer. On devine ici l’e­spoir de créer un « film culte » à la bande orig­i­nale assuré­ment « cool » s’in­scrivant dans la lignée de Pulp Fic­tion et de Clerks, où l’on n’hésite pas à sus­pendre l’ac­tion au prof­it de débats tour­nant à vide. Pour décrire la généra­tion du MP3 tri­om­phant, les trois héros for­ment un groupe de musique jouant plusieurs fois dans le film qui laisse alors place à un clip com­mer­cial, envahi par les split-screens (car c’est un monde fait d’écrans, on l’au­ra com­pris), à la pop sucrée com­posée par Phar­rell Williams, auteur du titre sur­ven­du « Hap­py ». Un rôle sec­ondaire est même tenu par le chanteur A$AP Rocky qui fait actuelle­ment salle comble dans le monde entier. Dope s’an­cre donc dans la mode, et, au lieu de tir­er l’éter­nel de la cir­con­stance, devient un pro­duit d’ores et déjà très daté.