La terre promise n’est pas ce que l’on croy­ait : c’est le leit­mo­tiv dés­abusé de la trilo­gie de Haïm Bouza­glo dont Dis­tor­sion est le sec­ond vol­ume. Son idée de départ est très promet­teuse, mais le cinéaste sem­ble ignor­er son poten­tiel et se perd entre une psy­cholo­gie de bazar et un style visuel ampoulé et sim­pliste.

La scène se passe dans un café. Elle attend son ren­dez-vous, nerveuse. Lorsqu’il arrive, ils restent un moment silen­cieux, puis la glace se brise. C’est une his­toire qui a l’air de bien com­mencer. À ce moment, survient l’at­ten­tat. Les vis­ages sont mangés par une lumière aveuglante, l’im­age trem­ble vio­lem­ment, tres­saute, se désyn­chro­nise. La bande-son, cri­arde, déchire les tym­pa­ns des per­son­nes dans la salle, tétanisées. Puis les décom­bres appa­rais­sent : ne reste du cou­ple qu’un tas noir­ci et une main san­guino­lente qui finit de sur­sauter nerveuse­ment, tan­dis que la nuit et les flammes se dis­putent l’im­ages.

Ain­si s’ou­vre Dis­tor­sion : des images d’une ter­ri­fi­ante effi­cac­ité, d’une insouten­able vio­lence. L’hor­reur relayée quo­ti­di­en­nement, banal­isée par les médias, reprend toute sa force, envahit la salle, étouffe l’as­sis­tance, implaca­ble. Trau­ma­tisé par la scène (il quit­tait l’en­droit quelques min­utes avant), Haïm, écrivain, souf­fre du syn­drome de la page blanche, alors qu’il doit met­tre un point final à une pièce de théâtre. Sa femme, jour­nal­iste, fait mys­tère de son dernier sujet ; Haïm s’in­vente une para­noïa pour combler le vide. Il engage un détec­tive pour suiv­re son épouse, et com­mence à écrire sa pro­pre his­toire dans la pièce.

Le sujet de Dis­tor­sion est mag­nifique, fort d’un poten­tiel lit­téraire qui évoque Borges. La force des pre­mières images laisse espér­er une his­toire hybride, entre la mon­stru­osité d’une vie à l’om­bre des atten­tats, et la détresse lorsqu’on se rend compte que l’amour est mort. Le tout, jeté sur la scène du théâtre comme sur l’écran du ciné­ma. Hélas, Dis­tor­sion est une immense décep­tion, et tout y est, au mieux, agaçant. Le cast­ing, à l’im­age d’un Haïm Bouza­glo jouant son pro­pre rôle, est au mieux mal­adroit, au pire ridicule dans ses pré­ten­tions au pathos. Comme des acteurs ama­teurs ânon­nant un texte de théâtre, les pro­tag­o­nistes lâchent un texte par moment incroy­able­ment plat, con­venu et prévis­i­ble, avec une con­vic­tion morte. La palme revien­dra cepen­dant au per­son­nage du détec­tive, incar­né par un acteur au physique de Vin Diesel, avec autant de charisme et de tal­ent que le body­builder des Chroniques de Rid­dick. L’a­ma­teurisme affiché de ce cast­ing pour­rait être un effet de mise en abyme sophis­tiqué, un arti­fice lit­téraire.

Ce serait trop espér­er. La mise en scène, à l’avenant d’un jeu d’ac­teur navrant, neu­tralise toute sub­til­ité. Cer­tains effets, tels que la répéti­tion d’un quo­ti­di­en grisâtre basée sur les bruits et les gestes du quo­ti­di­en, évoque Requiem for a Dream, la per­ti­nence du film d’Aronof­sky en moins. Les champs-con­trechamps rapi­des cen­sés fig­ur­er les échanges ten­dus entre les per­son­nages devi­en­nent très vite agaçants – dès le pre­mier de ces échanges, en fait… Mais le pire reste la répéti­tion des effets de la pre­mière séquence. Ain­si, à la moin­dre sug­ges­tion de jalousie, l’im­age tres­saute, le son grince. L’idée est intéres­sante, mais sa répéti­tion ad nau­se­am en annule toute la force. Ne reste que le dégoût de voir ce qui fit mer­veille, ridi­culisé par un scé­nario plat.

S’ar­rêter en si bon chemin serait dom­mage : pour couron­ner le tout, Bouza­glo caviarde son film de séquences à l’am­bi­tion ter­ri­fi­ante : pour lui, « [la pros­ti­tu­tion dans ses films] exprime en effet la mort de l’amour : il n’y a plus d’amour pur, mais seule­ment des amours tar­ifés et du sexe. Cela nous ren­voie à l’al­ié­na­tion dont souf­fre la société israéli­enne. » Pour appuy­er ce pro­pos fort, le réal­isa­teur intro­duit un per­son­nage de pros­ti­tué homo­sex­uel, haute­ment car­i­cat­ur­al, vecteur d’un dis­cours haut en pon­cifs, benêt et d’une inutil­ité totale. Ce qui frappe surtout est l’hétérogénéité du pro­pos. Ce per­son­nage par­court la ville dans des séquences vides de sens, pour être enfin rat­taché à l’in­trigue de façon éloignée et seule­ment cir­con­stan­cielle, vers la fin du film.

Tout Dis­tor­sion tient dans cette méth­ode nar­ra­tive : de remar­quables inten­tions intel­lectuelles, ter­ri­ble­ment desservies par une styl­is­tique ciné­matographique brouil­lonne. Dress­er le por­trait d’un Israël revenu de ses illu­sions, con­fron­té à un quo­ti­di­en sor­dide, est ter­ri­ble­ment ambitieux, et poten­tielle­ment très polémique. Hélas, le maniérisme ama­teur de la forme tue dans l’œuf toute crédi­bil­ité, ne lais­sant qu’un fan­tôme de dis­cours, qui ne brille que par ses inten­tions.