La pièce Diplo­matie de Cyril Gely, comme son adap­ta­tion filmée par Volk­er Schlön­dorff (qui en reprend les deux comé­di­ens), racon­te les quelques heures fatidiques, noc­turnes puis mati­nales, avant la capit­u­la­tion du général alle­mand Diet­rich von Choltitz, gou­verneur mil­i­taire de Paris nom­mé par Adolf Hitler, le 25 août 1944. Les deux œuvres imag­i­nent une con­ver­sa­tion entre lui et le con­sul de Suède, Raoul Nordling, qui souhaite l’empêcher d’exé­cuter l’or­dre de Hitler de détru­ire la ville[1]. On ne peut pas dire qu’une telle his­toire doive beau­coup compter sur le sus­pense de l’is­sue. Pour­tant, Schlön­dorff s’ap­plique à faire comme si c’é­tait le cas, ménageant hors de la con­ver­sa­tion des scènes de com­bat de rue, une course con­tre la mon­tre entre le duel ver­bal et la cir­cu­la­tion des infor­ma­tions sur l’é­tat du front, et même un cli­max grossier offert comme sym­bole du sur­saut libéra­teur du peu­ple français sor­tant de la pas­siv­ité — bref : ten­dant de faire échap­per son film du sim­ple huis-clos dans le film his­torique tant soit peu trép­i­dant alors que son sujet s’en serait très bien passé.

Par devoir

Au fond, l’essen­tiel de la matière pro­posée par Diplo­matie tient à une chose, tirée de l’ob­ser­va­tion des faits: le chem­ine­ment men­tal qui con­duisit un loy­al servi­teur du pou­voir à refuser la folie indé­ni­able de celui-ci (l’om­bre des con­jurés mal­heureux du 20 juil­let 1944 n’est pas loin). Par la ren­con­tre fic­tion­nelle avec le per­son­nage de Nordling, la pièce et le film éten­dent cette ques­tion du seul von Choltitz à un duel clas­sique mais a pri­ori intéres­sant, entre devoir d’obéis­sance mil­i­taire — se voulant her­mé­tique aux con­sid­éra­tions morales sur les con­séquences de ses actes — et devoir d’hu­man­isme rebelle — fail­li­ble car doutant de ce qu’il ferait à la place de celui qu’il veut con­va­in­cre. Or même ces aspects-là, à l’in­star du sus­pense de con­ven­tion qui agite le film, n’a­van­cent qu’à coups de béquilles scé­nar­is­tiques dont l’aspect trop oppor­tun dessert l’ap­proche psy­chologique affichée. Le chem­ine­ment de von Choltitz, notam­ment, de la fer­meté obtuse à l’hu­man­ité réal­iste, sem­ble néces­siter un peu trop d’élé­ments extérieurs sur­venant comme autant de dei ex machi­na pour con­va­in­cre : inter­ven­tion des SS pour rap­pel­er au général ce qui arrivera à sa famille s’il désobéit (le vieux mythe de la Wehrma­cht sym­pa­thique face aux nazis n’est pas près de se dis­siper), la course à l’in­for­ma­tion évo­quée plus haut, voire une crise d’asthme arrivant fort à pro­pos pour frag­ilis­er la posi­tion de l’of­fici­er (après avoir été sage­ment annon­cée au début du film, afin que le scé­nario mon­tre à quel point il tient la route).

Entre Beethoven et Josephine Baker

Reste le savoir-faire de deux comé­di­ens dévoués aux nuances de leurs rôles, effi­caces pour leur don­ner un accent con­va­in­cant et servir un texte non dénué de touch­es de sub­til­ité, mais dont tout le tal­ent ne saurait guère chang­er l’ar­ti­fi­cial­ité rigide du réc­it en pro­jec­tion véri­ta­ble de l’hu­man­ité en temps de crise. La mise en scène, elle, s’avère le vrai petit sol­dat de l’his­toire, ser­vant le texte et les per­for­mances sans chercher le moins du monde à en éten­dre les dimen­sions, voire en épais­sis­sant l’il­lus­tra­tion par ces fameuses scènes de pure con­ven­tion hors du huis-clos. Or c’est pré­cisé­ment à ce genre de pra­tique qu’on recon­nait le mau­vais théâtre filmé : par l’ab­surde, dans les moyens grossiers mis en œuvre pour ressem­bler à du ciné­ma. En fait de relec­ture de la libéra­tion de Paris, le film de Schlön­dorff ne fait que nous trans­porter, de la manière la plus con­v­enue et creuse qui soit, du générique d’ou­ver­ture estampil­lé ger­manique (9e sym­phonie de Beethoven sur des images d’archives) au générique de fin estampil­lé parisien (“J’ai deux amours” chan­té sur les images d’un Paris mod­erne et tou­jours débout, filmé en un trav­el­ling sur la Seine) — ce qui pour­rait être le résumé d’un beau par­cours touris­tique, n’eussent été les péripéties théâ­trales et télé­filmiques pour don­ner le change dans l’in­ter­valle. Ironique­ment, l’idée de Paris libéré paraît déplacée au sein de ce film cade­nassé dans son dis­posi­tif com­mé­moratif.

Notes

Notes
↑1 Dans les faits his­toriques, Nordling et von Choltitz ont bien eu des con­tacts, mais pour aboutir à un cessez-le-feu, plusieurs jours avant même l’or­dre insen­sé de Hitler. Quant à la déci­sion du général de ne pas exé­cuter cet ordre, elle reste offi­cielle­ment une déci­sion per­son­nelle.