Le temps de l’errance

Il y a sou­vent, dans les films sur l’adolescence, un fonc­tion­nement bergsonien du temps. Cela pour­rait tenir, par exem­ple, à la manière dont le per­son­nage s’inscrit dans un temps biologique, pure­ment intro­spec­tif, et qui fait de son intéri­or­ité et de son mode d’être une tem­po­ral­ité à part entière. Bergsonien, le jeune Vic­tor l’est très cer­taine­ment dans son intu­ition du temps et la manière dont il tente d’affronter la mort de son père, événe­ment qui a pré­cip­ité le démé­nage­ment de sa mère pour le Cana­da. Dès son ouver­ture, le film asso­cie explicite­ment cette tem­po­ral­ité du per­son­nage à une quête nos­tal­gique du sou­venir ; l’adolescent repasse en boucle une brève vidéo de sa mère et de son père, s’embrassant dans une piscine. La ligne direc­trice du film est dès lors lancée ; nous sommes dans un temps de la dis­so­lu­tion, dans une durée per­son­nelle, étirée par la recherche du sou­venir et l’imminence du deuil.

Ce sen­ti­ment est d’autant plus tenace que le film est par­cou­ru d’une absence volon­taire de tout repère tem­porel, de tout élé­ment aidant à la car­ac­téri­sa­tion du temps de l’intrigue. Cette perte de repères redou­ble de force lorsque Vic­tor trou­ve un jour un autre jeune homme sur le toit de son lycée. En l’approchant, le jeune homme se retourne et, sur­pris, tombe fatale­ment. S’agit-il alors d’un véri­ta­ble sui­cide ou d’un homi­cide involon­taire ? Vic­tor aurait-il mal­gré lui pré­cip­ité une chute qui sem­blait pour­tant inévitable ? Bous­cu­lant ses repères, cet événe­ment va enfon­cer encore un peu plus Vic­tor dans ce temps intérieur, qui déploiera une forme d’exhibition lors d’une démon­stra­tion en classe, de la rota­tion des planètes par rap­port au soleil. Vic­tor impose son rythme et s’agite alors comme un espace mou­ve­ment, comme un véri­ta­ble métronome s’articulant autour d’une jeune fille.

Les artifices du deuil

L’écueil que ren­con­tre alors le film réside dans sa ten­ta­tive pour crédi­bilis­er et agencer cette déam­bu­la­tion intérieure, comme si le réal­isa­teur était à chaque instant rat­trapé par le désir d’y ajouter une néces­sité ou un enchaîne­ment logique. Seule­ment, au lieu d’apporter une flu­id­ité à cette his­toire, le réal­isa­teur dis­perse ce temps dans un amas de lour­deurs et d’invraisemblances. Plus l’adolescent s’immisce dans l’intimité du jeune défunt, plus le film tente de dévelop­per des intrigues sec­ondaires autour d’un même axe nar­ratif ; le rap­port ambiva­lent de fas­ci­na­tion-répul­sion entre l’adolescent et la mort, entre la volon­té d’oublier et le besoin d’enquêter, de ques­tion­ner un geste con­damné, a pri­ori, à un cer­tain mutisme. Hélas, cette quête de sens alour­dit ce temps du deuil, et ponctue l’itinéraire de Vic­tor d’événements peu con­va­in­cants ; l’intrusion dans une mai­son, la ten­ta­tive grotesque de rap­proche­ment avec l’ami du défunt… L’histoire se mêle alors à des intrigues sous-jacentes comme pour mieux mas­quer les ficelles d’une chronique ado­les­cente tirant pro­gres­sive­ment vers une nar­ra­tion trop explica­tive. On aurait souhaité, au con­traire, que le film se laisse aller à une plus grande entre­prise de poéti­sa­tion, à une plus grande spon­tanéité, comme pour le voir se débar­rass­er d’une chronolo­gie académique, qui était, a pri­ori, non néces­saire.