Icône du ciné­ma améri­cain des années 1970, Saint Patron des réal­isa­teurs indépen­dants grâce au fes­ti­val de Sun­dance dont il est le fon­da­teur, comé­di­en sou­vent stupé­fi­ant à l’i­noxyd­able beauté (longtemps vécue comme une infamie par l’in­téressé)… Robert Red­ford est un homme mul­ti­ple. Il est égale­ment réal­isa­teur, ce qu’il est sou­vent de bon ton de com­menter d’un air embar­rassé et poli, tant l’ac­teur respectable sem­ble se car­i­ca­tur­er à l’ex­trême dès qu’il passe der­rière la caméra. De suc­cès publics pétris de bons sen­ti­ments (Et au milieu coule une riv­ière, L’Homme qui mur­mu­rait à l’or­eille des chevaux) aux pen­sums poli­tiques imbita­bles (Lions et Agneaux) en pas­sant par la fable philosophique car­ré­ment ris­i­ble (La Légende de Bag­ger Vance), Robert Red­ford réal­isa­teur ne sem­ble désor­mais sus­citer qu’une som­bre indif­férence (ses deux derniers films, La Con­spir­a­tion et Sous sur­veil­lance, sont passés totale­ment inaperçus).

American life

On oublie hélas que le pre­mier film de Robert Red­ford en tant que cinéaste fut une éblouis­sante réus­site artis­tique, dou­blée d’un beau suc­cès pub­lic, qui lui val­ut les Oscars du meilleur film et du meilleur réal­isa­teur. Qui se sou­vient encore de Des gens comme les autres ? Sor­ti en 1980 aux États-Unis (et en 1981 en France), le film s’in­scrit dans la veine, très en vogue à l’époque, des drames intimistes dyna­mi­tant avec finesse l’hypocrisie WASP et son lot de trau­mas sage­ment dis­simulés sous le ver­nis des con­ve­nances sociales. Deux ans aupar­a­vant, Woody Allen fai­sait son Bergman avec Intérieurs ; deux ans plus tard, George Roy Hill adaptera à l’écran le roman culte de ces années-là, Le Monde selon Garp de John Irv­ing. À chaque fois, le même décor : la côte est des États-Unis, ses grandes demeures bour­geois­es rem­plies de familles respecta­bles bien sous tous rap­ports, ses enfants polis et bien éduqués et ses soirées peu­plées d’in­tel­lectuels qui par­lent poli­tique, lit­téra­ture et golf. Pour­tant, quelque chose doit cra­quer. Que se passe-t-il dans la famille Jar­rett ? Le jeune fils (Tim­o­thy Hut­ton, splen­dide révéla­tion qui ne con­firmera hélas jamais ce bel essai), en proie à d’hor­ri­bles cauchemars, a ten­té de se tranch­er les veines et a passé un séjour en hôpi­tal psy­chi­a­trique. Son père (Don­ald Suther­land), aimant et com­préhen­sif, tente de le faire par­ler, l’é­coute, l’en­cour­age. Sa mère (Mary Tyler Moore, immense star de la télévi­sion améri­caine, épatante dans un rôle à con­tre-emploi), cham­pi­onne toutes caté­gories du com­bo brush­ing-tailleur-sourire ultra-brite, évac­ue toute ques­tion qui fâche en feignant l’hy­per­ac­tiv­ité et la splen­deur sociale. De quoi ne par­le-t-on pas dans cette famille ? Du fils aîné, mort quelques mois plus tôt dans un acci­dent de bateau dont seul le petit frère fut le témoin impuis­sant.

Familles, je vous «haime»

Red­ford filme cette famille en crise avec une immense pudeur et un respect infi­ni pour ses per­son­nages : tous, des plus évidem­ment sym­pa­thiques (le jeune fils, le père) aux moins défend­ables (la mère) sont étudiés avec un beau souci du détail, comme si le cinéaste souhaitait s’ap­procher au plus près de la douleur de cha­cun, pour mieux en révéler les secrets. Le film étonne par la somme de ses influ­ences : au croise­ment d’un ciné­ma clas­sique (on retrou­ve ici le Mankiewicz de Soudain l’été dernier, là le Kazan de La Fièvre dans le sang) et du nou­v­el Hol­ly­wood (Le Lau­réat de Mike Nichols, Un mariage de Robert Alt­man), Des gens comme les autres trou­ve sa pro­pre voie, puisant dans un cer­tain clas­si­cisme pour le jeu de ses acteurs adultes et lais­sant à son jeune comé­di­en le loisir d’in­ter­préter son per­son­nage avec toute la moder­nité de son âge. Le con­traste entre les deux est sai­sis­sant et exac­erbe le fos­sé généra­tionnel entre les adultes et l’ado­les­cent. Cer­taines scènes sont d’une boulever­sante justesse : le fils qui trou­ve sa mère rêvas­sant dans la cham­bre du défunt aîné, don­nant lieu à un dia­logue de sourds qui trahit la gêne et la ter­ri­fi­ante incom­mu­ni­ca­bil­ité entre les deux ; ou encore, une scène apparem­ment anodine de pho­to de famille qui vire au règle­ment de comptes.

Au milieu de ces trois soli­tudes qui se cog­nent les unes con­tre les autres parce qu’elles ne savent pas quoi faire de leur souf­france, et qu’elles sont inca­pables de s’en par­ler, Red­ford désigne l’ar­bi­tre préféré du ciné­ma améri­cain de ces années-là : le psy. Le film fait une apolo­gie même pas déguisée de la psy­chothérapie : le per­son­nage qui sera exclu du cer­cle famil­ial sera celui qui n’au­ra pas accep­té de par­ler au médecin con­fesseur. Des gens comme les autres ne som­bre pas pour autant dans la car­i­ca­ture du film à thèse (pour ou con­tre la psy­ch­analyse ?). Ce que Red­ford met en scène, c’est la douleur insup­port­able de la perte, face à laque­lle cha­cun s’arrange comme il peut. Qui peut con­damn­er les uns ou les autres ? Lorsque l’ado­les­cent, enfin en paix avec lui-même et avec l’ac­ci­dent qui a coûté la vie à son frère, prend spon­tané­ment sa mère dans ses bras, celle-ci est pétri­fiée. Pour elle, le chemin sera encore long. Peut-être n’ar­rivera t‑elle pas jusqu’au bout.