Éliane, petite fille de neuf ans aux grands yeux tristes, vit au milieu d’une bande de crétins : sa famille. Comme elle n’a pas encore l’âge de vol­er de ses pro­pres ailes, la gamine n’a pas d’autre choix que de se les coltin­er pen­dant les vacances d’été à la mon­tagne. D’un sujet grave, Des enfants qui s’ai­ment est l’ex­em­ple type du film qui ne sert à rien, sinon sus­citer la com­pas­sion d’un spec­ta­teur agacé de voir un réal­isa­teur met­tre sa pro­pre petite fille dans des sit­u­a­tions aus­si ridicules que mal­saines.

Des enfants qui s’ai­ment est le type de film qui pose prob­lème pour l’ex­er­ci­ce cri­tique. Peut-on juger de la qual­ité d’un long métrage indépen­dam­ment de son con­texte de pro­duc­tion ? Ques­tion qui n’a cessé d’al­i­menter les débats et à laque­lle François Truf­faut avait rétorqué que toute appré­ci­a­tion d’un film fini devait se faire en totale abstrac­tion d’éventuels prob­lèmes ren­con­trés sur le tour­nage. Mais le cas du dernier film de Paul Vec­chiali, À vot’bon cœur, ne pou­vait nous faire oubli­er que, mal­gré tout le tal­ent dont un auteur peut faire preuve, si les finance­ments sont totale­ment absents, la qual­ité du film en pâtit for­cé­ment et son ambi­tion est sans cesse con­trar­iée. Le pre­mier film de Gilles Vol­ta pour­rait peut-être s’in­scrire dans cette lignée tant le manque de moyens se fait sen­tir à chaque plan. Néan­moins, cela ne jus­ti­fie pas tou­jours le naufrage d’un pro­jet et ne doit pas pour autant sus­citer une indul­gence mal­v­enue qui mêlerait con­de­scen­dance et absence de foi dans le ciné­ma. Car Des enfants qui s’ai­ment doit son ratage à son manque absolu de générosité, à son inca­pac­ité chronique à faire exis­ter les per­son­nages, mais surtout, à con­fon­dre tragédie et pathétisme.

L’his­toire est édi­fi­ante : Éliane (Elbera Vol­ta, fille du réal­isa­teur) est une petite fille de neuf ans atteinte de sur­dité. Par­tie en vacances à la mon­tagne avec sa famille, la gamine traîne sa mélan­col­ie entre une mère luna­tique et peu aimante (jouée sans aucune pro­fondeur par Marie Balmelle), un grand frère vio­lent qui la frappe sans retenue et deux grandes sœurs aus­si sadiques que les belles-sœurs de Cen­drillon. Éliane souf­fre bien évidem­ment le mar­tyre dans cette famille hal­lu­ci­nante de stu­pid­ité. Dans un pre­mier temps, on espère – vaine­ment – que la petite fille aux grands yeux tristes se trans­forme en Pierre Riv­ière et qu’elle égorge chaque mem­bre de sa tribu, his­toire de soulager les pul­sions meur­trières du spec­ta­teur peu habitué à voir un spec­ta­cle autant affligeant que dés­espérant. Il n’en sera rien. Éliane endur­era tout sans bronch­er : l’hys­térie de sa mère, les trem­pes de son frère, la méchanceté de ses sœurs, les mal­adress­es de l’as­sis­tante sociale, le retour inespéré puis le désaveu de la plus grande des sœurs, et enfin les attouche­ments d’un trente­naire. Seul son père, un incom­pris comme elle qui frappe sa femme pour exis­ter, fera une brève appari­tion. Le tout, en 1h17. Ouf !

Pas­sons sur la mise en scène – sans intérêt – qui pré­tend offrir un beau con­trechamp au dés­espoir d’Éliane, à savoir la mon­tagne, à la fois sauvage et libre. For­mi­da­ble. Dif­fi­cile de com­pren­dre ce qui a pu motiv­er un pro­jet aus­si exécrable, d’une laideur rarement atteinte dans le ciné­ma français. Com­ment peut-on se sat­is­faire d’une galerie de por­traits aus­si antipathiques (servis par de très mau­vais acteurs) pour nour­rir son pro­pos ? Mais surtout, com­ment peut-on accepter d’in­fliger le rôle d’Éliane à sa pro­pre fille ? Pire que le nauséabond The Mag­da­lene Sis­ters de Peter Mul­lan (les per­son­nages féminins y étaient davan­tage vic­times du sadisme du réal­isa­teur dont le pro­pos était trahi par une détestable com­plai­sance), Des enfants qui s’ai­ment prou­ve par­fois que la fic­tion peut se nour­rir exclu­sive­ment du mal­heur des autres mais ne jamais rien lui devoir.