En un peu plus d’1h30, le réal­isa­teur Christophe Cot­teret tente de faire la syn­thèse de la révo­lu­tion civile et poli­tique qui a sec­oué la Tunisie, de ses prémiss­es en 2008 jusqu’aux débats plus récents sur l’insolubilité d’un gou­verne­ment à dom­i­nante islamique dans les exi­gences démoc­ra­tiques qui ont con­duit à la chute inat­ten­due de Ben Ali en jan­vi­er 2011. Bien qu’on puisse crain­dre dans un pre­mier temps un dis­posi­tif un peu sco­laire (chronolo­gie des faits, équili­bre presque trop par­fait des inter­venants, etc.), on se rend rapi­de­ment compte que le réal­isa­teur abor­de son sujet avec une rigueur intel­lectuelle qui écarte tout pré­conçu idéologique, à la grande dif­férence par exem­ple de Lib­erté, Inch’Allah de Nadia El Fani qui n’hésitait pas à revendi­quer un fémin­isme laïc provo­ca­teur pour mieux faire ressor­tir les con­tra­dic­tions hyp­ocrites de la société tunisi­enne. Christophe Cot­teret fait moins de sa démarche un enjeu per­son­nel — celui d’imposer sa pro­pre lec­ture de ce vers quoi devraient ten­dre les aspi­ra­tions d’un peu­ple décou­vrant la démoc­ra­tie — qu’un état des lieux des forces vives et con­tra­dic­toires qui com­posent aujour­d’hui le peu­ple tunisien et qui dessi­nent les néces­saires com­pro­mis qu’induit un « vivre ensem­ble » renou­velé. Démoc­ra­tie, année zéro n’expose aucune théorie et ne for­mule aucune reven­di­ca­tion sur le revenu min­i­mum, la laïc­ité, la place de la femme ou encore la lib­erté d’expression : il n’enregistre que les bribes d’un débat com­plexe et bouil­lon­nant où chaque strate de la société par­ticipe — entre mil­i­tan­tisme acharné et résis­tance désil­lu­sion­née — à l’édification d’un nou­veau con­tre­pou­voir.

Redeyef, Tunis, villes ouvertes

Comme le mon­tre pré­cisé­ment le doc­u­men­taire, la révo­lu­tion tunisi­enne est vis­cérale­ment liée à des lieux qui ont vu l’émergence d’idées con­tes­tataires. Dès 2008, c’est dans la ville minière de Redeyef — en plein cen­tre du pays — que se met en place la pre­mière grande défi­ance à l’égard du pou­voir dic­ta­to­r­i­al cor­rompu. Logique­ment, le réal­isa­teur enreg­istre les déc­la­ra­tions des témoins de ce pre­mier soulève­ment aus­sitôt réprimé dans la vio­lence. Mais ce qui intéresse ici, ce n’est pas tant les faits qui nous sont racon­tés et qui offrent un éclairage aus­si intéres­sant que com­plé­men­taire sur les fonde­ments de cette révo­lu­tion, que d’offrir aux habi­tants la pos­si­bil­ité d’exprimer pleine­ment leur sub­jec­tiv­ité dans l’interprétation des événe­ments passés. En effet, les inter­venants suc­ces­sifs lais­sent enten­dre que la per­son­nal­i­sa­tion du débat fut un élé­ment moteur — sinon déclencheur — dans la mise à mal d’un pou­voir oppresseur sym­bol­isé par la police et les mil­ices gou­verne­men­tales. C’est cette même sub­jec­tiv­ité sen­si­ble qui sera mise à rude épreuve lorsqu’en décem­bre 2010, l’opinion s’émeut de l’immolation d’un vendeur ambu­lant mal­mené par les autorités, tragédie passée sous silence par les grands médias sous con­trôle de l’État. Le cœur bat­tant de la révo­lu­tion se déplace alors sur la célèbre avenue Bour­gui­ba de Tunis qui devient le théâtre d’un soulève­ment sanglant auquel les dirigeants n’apporte que des répons­es inadap­tées à la réal­ité de la rue. À inter­valles réguliers, Christophe Cot­teret capte cette effer­ves­cence pop­u­laire où se des­sine la Tunisie de demain, partagée entre un idéal lib­er­taire et la ten­ta­tion de con­fi­er les rennes du pou­voir au mou­ve­ment Ennahd­ha, par­ti islamique présen­té comme con­ser­va­teur mod­éré, dont le prin­ci­pal argu­ment de séduc­tion mas­sive est d’avoir été inter­dit par Ben Ali. C’est finale­ment ce com­pro­mis idéologique que Mon­cef Mar­zou­ki, mil­i­tant des droits de l’homme exilé en France pen­dant de nom­breuses années, accepte lorsqu’il décide de se présen­ter avec suc­cès à la prési­dence de la république, con­va­in­cu qu’on ne peut impos­er à la Tunisie d’aujourd’hui une laïc­ité uni­latérale.

Je filme donc je suis

Longue­ment com­men­tés lors des révo­lu­tions arabes (notam­ment en Égypte où Moubarak a ten­té de répli­quer en faisant couper Inter­net pen­dant plusieurs jours), les réseaux soci­aux prou­vent ici qu’ils ont joué un rôle incon­testable dans la mobil­i­sa­tion pop­u­laire. Mais au lieu de faire une apolo­gie béate de Face­book, Démoc­ra­tie, année zéro mon­tre surtout com­ment le peu­ple s’est emparé des out­ils qui étaient mis à sa dis­po­si­tion pour sen­si­bilis­er l’ensemble de l’opinion publique à la cause révo­lu­tion­naire. Les télé­phones porta­bles équipés d’appareils pho­tos et de petites caméras font de leurs pro­prié­taires les déposi­taires d’une vérité sur les per­sé­cu­tions orchestrées par le régime de Ben Ali. Les mou­ve­ments de foule, les corps ensanglan­tés et les morts sont inlass­able­ment cap­tés, enreg­istrés, red­if­fusés sur les canaux alter­nat­ifs. On l’aura rapi­de­ment com­pris : l’enjeu est ici de réduire l’écart entre les faits et la rumeur, de faire de ce soulève­ment une vérité col­lec­tive. Le doc­u­men­taire de Christophe Cot­teret a quant à lui l’intelligence de ne pas suc­comber à l’emphase des acteurs de cette révo­lu­tion : sans jamais chercher à pren­dre l’ascendant sur les dif­férents inter­venants, Démoc­ra­tie, année zéro parvient à capter cette néces­sité de ren­dre compte aux yeux du monde de ce qu’il se passe en Tunisie. Et il y parvient avec humil­ité et brio, faisant de nous les spec­ta­teurs priv­ilégiés (et plutôt émus) d’une his­toire qui est en train de se faire et qui mar­quera, à coup sûr, des généra­tions entières de Tunisiens.