Les temps de crise représen­tent-ils la meilleure source d’inspiration actuelle pour le ciné­ma français ? Après avoir bril­lam­ment investi le ter­rain de l’errance ado­les­cente avec le très per­son­nel Les Dia­bles, Christophe Rug­gia tente de met­tre en scène la révolte d’ouvriers délais­sés par les pro­jets de délo­cal­i­sa­tion de leur patron. Seule­ment, à force de vouloir con­juguer dénon­ci­a­tion sociale et polar hale­tant, le réal­isa­teur perd bru­tale­ment l’équilibre et désen­gage son film de tout pro­pos véri­ta­ble.

Selon Christophe Rug­gia, il ne fait pas très bon vivre dans le milieu ouvri­er mar­seil­lais. C’est ce que Franck apprend à ses dépens, au quo­ti­di­en : le tra­vail en usine, la douleur de l’effort physique, la peur de per­dre à tout moment son emploi ou de provo­quer le départ de son épouse Hélène et de ses pro­pres enfants. Alors, lorsqu’il prend con­nais­sance d’un pro­jet de délo­cal­i­sa­tion cou­plé à un détourne­ment de recettes, Franck pro­pose à son meilleur ami Max, ancien ouvri­er sur le car­reau, de com­met­tre un braquage pour inter­cepter l’argent.

On l’aura donc com­pris : si la pein­ture sociale du réal­isa­teur se veut être lucide et com­patis­sante, elle tombe rapi­de­ment dans le piège d’un mis­éra­bil­isme facile et dan­gereux. Car le par­ti-pris très ambigu du cinéaste con­siste bel et bien à présen­ter la vio­lence comme le recours naturel et évi­dent afin de lut­ter con­tre la pré­car­ité. Certes, sur le plan scé­nar­is­tique, cela offre à ce nou­veau long-métrage l’occasion de dévelop­per un univers som­bre, mais dans les faits, cet amal­game trahit les nom­breuses mal­adress­es du film.

Franck devient ain­si l’archétype du gars un peu rus­tre mais au « bon fond », qui se laisse pro­gres­sive­ment hap­per par la vio­lence. Cette chute libre cor­re­spond au bas­cule­ment du film dans le genre du polar, le braquage tour­nant rapi­de­ment à l’homicide et à la traque acharnée des deux hommes. Même si elle est atten­due, cette évo­lu­tion se trou­ve toute­fois décrédi­bil­isée par la rapid­ité avec laque­lle elle appa­raît. Le prob­lème ne con­cerne donc pas tant le bas­cule­ment du film dans le genre du thriller – qui tente de surfer sur la carte du com­plot poli­tique – mais bien davan­tage la sim­plic­ité som­maire de la pein­ture sociale qui est cen­sée le jus­ti­fi­er. Ren­due arbi­traire, la vio­lence devient une facil­ité, et tourne alors en ridicule toute per­spec­tive d’une cri­tique sociale sérieuse.

Dès lors, le geste de Franck et Max résonne comme un cri de révolte absurde, qui répond à une pau­vreté non pas inex­is­tante, mais peu crédi­ble. Se plain­dre de l’état de son jardin, d’un retrait lim­ité à 10 euros ou d’un thé pré­paré à l’aide d’une casse­role ne suff­isent pas à nous con­va­in­cre d’un cadre social qui pré­tend faire de la vio­lence la seule per­spec­tive d’avenir pos­si­ble. La mise en scène peine à mas­quer cette car­i­ca­ture et fait la part belle aux répliques creuses et aux métaphores grossières, pro­pres à sug­gér­er, comme à tra­vers le goût de Max pour la pêche, que le pau­vre éprou­ve bien des dif­fi­cultés à main­tenir la tête hors de l’eau. Mal­heureuse­ment, ni Mathilde Seign­er ni Clo­vis Cornil­lac – et encore moins Yvan Attal – ne parvi­en­nent à sauver le film de ce naufrage, appa­rais­sant eux-mêmes peu con­va­in­cus par le con­tenu de leurs tirades sociales. Si on crie et tape rapi­de­ment des poings chez Christophe Rug­gia, ce n’est donc finale­ment que pour rabat­tre inutile­ment les pires clichés. De quoi légitime­ment penser que le ciné­ma social serait davan­tage en phase avec les angoiss­es des cadres, à l’instar du dernier film de Jean-Marc Moutout, qu’avec les tra­cas de la classe ouvrière.